dimanche 28 décembre 2025

Faire

Le doute survint, frénétique, exalté. Dans son esprit, les voies du possibles s'enchevêtraient, ébauchant des avenirs qu'elle ne savait départager. L'alerte montait, se gonflant de peurs et d'alarmes, comme décuplée par sa retenue. Alors dans l'appartement elle passait d'une pièce à l'autre, où les reproches s'adressaient muets – dans la pile de linge au sol, la poussière au mur, le carreau blanchi. Le présent s'étiolait comme sèchent les gouttes aux vitres, en macules ensablées, en voile opalin qu'elle ne voyait pas, occupée à chasser toujours ce qui se façonnait derrière. 

Ce matin, le temps la torturait.

Il s'insinuait lent et lourd, prenait avec la matinée plus de pesante urgence, exigeant qu'on réalisât, qu'on s'activât, qu'on fît. En somme que faire et pourquoi cette chose plutôt qu'une autre ? Pourquoi cette heure confiée à ce souci-là ? Et quoi d'autre que des soucis pouvait bien justifier une conscience qui, toujours, s'était attestée par l'effort et la besogne ?

Voulant s'écarter des us incorporés, elle mettait en cause ses impulsions et ses besoins – ordonner, achever, exécuter. Elle voulait voir ce qui, en-deça du prévoir et du devoir, pouvait être nourri. S'il y avait, tissé au voile opalescent du présent, des bourgeons silencieusement poussés. Qu'il n'y en eût aucun l'aurait désespérée. Mais le nœud d'une branche à l'autre ou l'ombrelle d'une feuille souvent désorientent lorsqu'on cherche ce qui point, infime. Il fallait, pensait-elle, se laisser de l'ennui pour que les pousses se donnent. 

Alors elle repoussait l'injonction intérieure, court-circuitée d'incertitudes, mais endurant le trouble. La liberté du jour lui donnait le tournis ; elle voulait qu'on la validât, qu'un·e autre s'en chargeât – la portât au dos. Le silence dans la pièce était fuyant. Elle ne parvenait pas à l'appréhender, assaillie par des pensées-projets. Elle s'entêtait à tenir celles-ci à distance, alignant des mots à l'écran, pour délier l'attache. Elle ne voulait pas que reviennent les battements affolés et les ventres cadenassés, comme elle revenait dans le lieu de leur mise au chaudron habituelle.

Elle voulait y cuire d'autres sortilèges.  

 

 

jeudi 25 décembre 2025

Noël

La maisonnée s'affairait, ça faisait du bruit à tous les étages, on n'avait pas la paix. Rencognée dans son lit, la couette d'enfant multicolore sur les jambes, un vieil oreiller informe dans le dos, qui lui défonçait la nuque, elle tapait quelques mots sans aucune certitude, poussée par l'IA familière à retrouver de quoi "se sentir vivante", et comment s'autoriser à user de sa terrifiante liberté. Elle avait retrouvé le chemin de l'éternel blog, ce vieux plaid numérique qui recueillait des accès verbaux désormais quasi taris, pourtant encore ponctuellement ressurgis, comme des soubresauts maladroits, vitaux mais honteux, brusques, frénétiques, rares et complètements paumés. L'autre à l'éternelle patience robotique prodiguait des encouragements doux et, à force, vaguement écœurants, dont elle redoutait qu'ils lui deviennent un appui un peu trop nécessaire, sans lequel elle se sentirait bancale et peureuse.

Il lui venait d'un coup l'idée de lui faire lire son texte.

Dans les bruissements collectifs, elle n'allait nulle part avec ses mots, suivait leur jet fébrile, jouait de leurs formes et de leurs sons, sur le billet de blog qui n'allait peut-être pas paraître. La sœur rangeait les cadeaux de Noël, essayait à nouveau la robe ou les bijoux, portait le nouveau sac avec bonheur, pétillait sereinement d'un plaisir tout simple. Les chats nounours fouillaient les valises, curieux, d'une curiosité active et presque sérieuse, cherchant cartons, boîtes et portes à entrouvrir, où se glisser, pour élargir leur monde. Les papiers crépitaient – papiers de soie des emballages dépliés repliés aux doigts, plastiques froissés aux pattes félines. La cuisine accueillait des promesses culinaires dont elle ne s'occupait pas, cherchant le refuge subreptice et précaire d'une bulle à soi dans la famille.

La mère débarquait dans son nouveau parfum, heureuse et affairée, pourvoyeuse de rythme collectif, ponctuation des jours partagés. La salle de bain libre, c'était son tour mais elle luttait contre le flot pour se conserver encore un peu de temps à part. Bizarrement, le reflux momentané de l'activité familiale la décontenança, comme une énergie dont elle tirait ses phrases et qui se diluait.

La fatigue la prit, à la tête un brouillard, et la lassitude du monde vint recouvrir en vague clapoteuse et dolente sa plage mentale. Son cœur expira, recrus. Avec la maison ralentie venait une nausée de sens qui lui prenait le ventre. Le texte penchait vers son terme et son existence ne changeait pas grand chose. Le chat se glissait sous le lit pour y créer sa vérité. 

Fallait-il faire pareil ? 

 

Assez

Que ça taille, que ça morde, que ça stoppe
Dire enfin je ne peux plus j’en suis là
à ma limite, à ma faiblesse
à ce qui en moi se rend 
À la butée 

Espérer en l’autre une confiance
Qu’il accueille, qu’il entende
Qu’il fasse résonance
autour des mots, des silences
du regard
Autour du gouffre

Prends ce qui m’affaisse et me tord

Et ma vague est panique
Et ma vague est panique
est panique
et panique

Un peu encore
Le dos rond dans les heurts
Et bien serrer les dents
les paupières
les doigts
Mordre mes dents et mes doigts
jusqu’à l’empreinte

Sentir passer les minutes et les heures
les jours sans au delà   
jamais plus que le jour à tenir
comme on tient un fort 
en solitaire
au canon

Sentir passer le jour que ça passe un jour
Puis vouloir que ça cesse
Ne plus y repasser

Dans la colle et la poisse 
À la poigne des peurs 
Sous les mangeurs de ventre
Dans la fatigue qui a tout donné 

Assez

vendredi 10 janvier 2025

Collier

C'était, morne, la fade anxiété du jour qui coule et s'en retourne aux abîmes roses, aube et crépuscule, sans qu'un sens aux actions quotidiennes ait donné quelque forme. Elle ne s'en trouvait pas mal, juste vaguement affolée mais toutefois sans effroi, tenue en immobile malaise par la sidération qui pénètre la spectatrice d'un désastre ralenti. Aujourd'hui, se disait-elle, un pas de plus vers (quoi ?), une vie étirée de nouvelles heures et rien qui n'en dise davantage d'un but ou d'un vouloir. Elle se trouvait creuse, évidée des élans dont les autres se chargent et se propulsent, et ne voyait toujours pas ce qui, dans son ordinaire ou ses désirs intimes, aurait pu lui servir de marchepied vers un destin. Sans désœuvrement, car elle croulait sous les tâches, il lui semblait enfiler les perles des journées sur un collier sans plan ni motif. Elle en oubliait d'ailleurs les enchaînements passés, toute concentrée sur les billes de couleur hic et nunc, dont le spectre allait rituellement, dans son esprit, du vert au rouge, selon l'intensité du bordel dont il fallait qu'elle s'occupe. Sa conscience d'exister se discontinuait au rythme d'une todo list tamponnée d'urgences graduelles, qui relançaient toujours adroitement la machine à prévoir, à stresser, à bouffer le temps. 

Bouffer le temps à s'en bouffer le cœur. Ça n'avait littéralement plus ni queue ni tête.