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vendredi 14 février 2014

Le puits

Sombre. Puits, lune, gouffre noyé d'étoiles. Au fond, dans les rides tremblantes, ce sont mes idées qui se brouillent, ma présence au monde qui s'éraille. Se défait. Et les clartés vacillantes du ciel tombé dans l'eau chantent des mélodies, toutes différentes, qui dissonent, qui se heurtent et me font délirer. M'ensorcellent. 
Debout devant le puits, perchée sur le puits, tendue, cambrée, ployée au creux du noir, j'éparpille des pensées secrètes, je les dépose sur l'eau, je les regarde tournoyer.
Elles troublent les éclats tranchants du ciel et s'y coupent. Elles résistent ou elles s'entaillent. On les voit naviguer, braves, on les voit se dissoudre aussi sous la râpe des astres. 
J'essaie d'y comprendre quelque chose. Je lis les arabesques, je suis voyeuse, je déchiffre les signes. J'invente la vérité.

Au-delà du puits, rien qui m'intéresse. Seule la perte sombre, étouffante, profonde m'appelle ; toujours là, promesse tenue. Immense, insubmersible, inviolable, toujours là le refuge glacial et familier où tout ce qui tourne est à moi. Dans l'arène de pierre de ce théâtre nocturne, tout ce qui tourne 
pensées fantasmes rêves horreurs
est à moi.

vendredi 21 mai 2010

Glisse

On essaie de faire des mots, de dire des phrases venues d'ailleurs, d'élever des citadelles et des pays. Lorsque le matin perce entre les rideaux, un espoir se glisse, celui d'esquisser des mondes du bout d'une plume rêveuse. Mais les heures passent sans entrain, pourtant si vite, de matinées trop courtes, absentes parfois, aux fins d'après-midi trompeuses, qui vous laissent croire que le temps s'arrête - qui vous laissent pressentir une pause, un suspens, pour goûter enfin le goût de cette journée - alors que le soir se précipite déjà, dans toute cette immobilité, pour préparer la nuit, le sommeil, le lit et les draps frippés.

Des intervalles, entre deux secondes, se glissent parfois, et l'esprit, flottant, ne sait que demeurer. Le soleil, les gens dehors et tous leurs bruits empêchent de faire un seul geste, d'écrire un seul mot, parce que tout serait empoissé de langueur, de fatigue, et d'absence. Il est si difficile de trouver un point où adhérer, notre vie manque d'accrocs. Et par-dessus cette insensible similitude, qui fait toutes les heures semblables - et seul leur nom et leur couleur, peut-être diffèrent - parfois des larmes viennent à couler, mais ce n'est jamais pour de bon. Il y a toujours quelque chose de faux.

Reste en permanence une sensation de glisse, entre le laisser-aller et le dérapage, parce qu'on ne sait plus ce dont on a conscience, si c'est nous qui laissons lentement nos pensées dériver, tourner en boucle sans pénétrer dans la matière de l'existence, ou si c'est le paysage, la ville, qui sont imperméables, si ce sont les mots imperméables.

Je regarde les autres qui marchent, il me semble que je ne suis pas à leur niveau. Je regarde les façades et les lampadaires, il me semble qu'en avançant, je ne pourrais pas les toucher. Le réel recule à chacun de mes gestes pour l'appréhender. Il me manque un contact - mais disons que ce n'est que l'humeur du jour... qui veut ça.
Pourtant, par la fenêtre, on voit l'immense ciel vide et bleu, et jaune au-dessus des toits. On voit toute cette place, dans l'espace de la vision, on voudrait en faire quelque chose. Creuser, déformer, approfondir, assombrir, contraster. Mais je ne peux me défaire du plat. Plan, platitude. De la prose aplatie.

Malgré tout c'est reposant. Mais stérile.

lundi 10 mai 2010

Valse blanche

Un soupçon de lumière montait des frondaisons vers le ciel noir ; il en flottait dans les branchages, percée de feuilles. Les déchirures de l'ombre, contre les troncs, faisaient des tâches de mousses et de lichens. Et les racines, au sol, paressaient. Mon regard, suspendu à mi-parcours, plongeait dans le trouble du soir ; mes paupières brassaient, en clignant, des rêves sans maîtres et vieillis. Il y avait, dans ce bois, l'inquiétante présence des choses qui ne se résignent pas à disparaître. En haut d'une roche pointait un rameau mort, comme un doigt tendu vers la lune qu'on ne distinguait pas. J'aimais poser ma tête contre le doux herbage au pied des chênes, quand ma jeunesse brillait encore ; mais c'était un autre temps. Des mots s'étaient envolés avec cette blancheur en perle, sur les feuilles, qui s'envole. Je regarde monter tous ces souvenirs dans des profondeurs d'étoiles. Un reste de piano s'accroche, qui laisse tomber trois notes avant de repartir.
Mon enfance rejoint d'autres cieux.
Le bois respire à petits coups, veillant dans son sommeil à laisser de la place à d'autres - aux voyageurs bercés de branches et de clarté, dont les visages rayonnent. Parfois, sans doute, une envolée de vert vient troubler le voile laiteux qui flotte sur les arbres, mais ce n'est qu'un soupir.

lundi 15 mars 2010

Aujourd'hui

Un doux sourire plonge dans mon lit depuis la fenêtre de soleil. Mes draps s'ébattent en silence, l'assourdissement est proche. La lumière, en paillettes, disperse le regard sur les murs de la chambre. Tiédeur d'enfant.

Au-delà, un monde de grandes personnes, des avenues grises, et des horaires. Dehors des bruits, des chantiers qu'on construit, un avenir qu'on bricole. Je ne ferme pas les yeux, j'écoute de mon bord lointain les gens qui vivent autour. J'écoute absente.

Lent tourbillon des heures amollies sur la ville. Suspension de l'idée, au bout de la plume, du geste vers l'autre. Isolement. Sans doute au bout d'une branche une feuille s'agite. Mais ici rien ne bouge. Humeur noire qui s'écoule, sous l'éclat blanc du ciel, canaux gris, langueur qui pénètre.

Même les larmes ne savent plus naître, dans l'embrassade brune des clairs après-midi. Même les larmes, même la tristesse, s'éclipsent, persistent. On m'a dit que c'était décollement, adhérence en péril, effets sans cause : mélancolie.
Ou encore moins, grain de sable qui gratte un coin de l'âme, mot qui reste de travers, ou regard qui ne passe pas.

Dans la chambre close, on n'est jamais seul.

Souffle sans fraîcheur. Morne-ité. Encore sourire, qui ne perce pas.
A quoi bon tout cela ?
C'est un retour des vieilles rengaines d'assoupissement, à l'ombre des classeurs ? C'est une facilité, ce sont les mots qui s'échappent et qu'on écrase sur la page ?

C'est aujourd'hui, tel qu'il me vient.

samedi 20 février 2010

Anwyhere out of the world

Il ne vient plus personne dans le vieux salon. Et même si la porte, quelquefois, par curiosité s'entrouvre, si les rideaux ne sont pas entièrement tirés, personne ne relève jamais l'invitation à pénétrer dans ce lieu d'antan. Des couvertures tachées de vin, jetées dans un coin, rappellent d'anciens festins bavards, près de la cheminée, sous le clair de lune. Les fenêtres résonnent encore, lorsque le vent chuchote près des carreaux, de notes criardes, fantômes de chants paillards tirés de gosiers trop désaltérés.
Mais il y eut des dames, dans ce salon. Des crinolines et des volants de couleurs vives, des éventails oubliés sur les tables basses, la saveur d'un thé âcre qui reste en bouche... Les dossiers qui s'affaissent désormais gardent l'imperceptible trace d'un dos droit et fragile, à peine appuyé sur la tapisserie du fauteuil, prolongé par un cou gracieux. Des moutons de poussière cachent dans leur duvet de vieilles épingles à cheveux, rouillées, tombées de hauts chignons.
Il plane dans cette chambre le parfum suffocant des vieilleries, leur nauséeuse présence ; avec, malgré tout, de subits accès de fraîcheur qui vous serrent la poitrine au passage des courants d'air. Le balancement du soulier, hésitant, sur les lattes, déclenche des grincements mauvais, comme des rhumatismes, qui figent le talon là où il s'est posé. C'est à nouveau le silence en murmures qui noie tout le décor.
Le tendre chuchotis des fantômes fredonnant.

mardi 26 janvier 2010

Mots

Je ne sais plus écrire, tout est parti. Je n'ai plus rien à dire. Mes phrases marmonnent encore quelques rythmes rêveurs, mes mots se suivent sans trop se chahuter. C'est un peu lisse, ça brille encore, par-ci par-là.
C'est vide.

Je vois le ciel qui ne sait plus rien, les gens qui n'ont plus de sens, le temps qui passe. Mon temps qui se défait. Je n'ai plus de voix parce que je n'ai rien à crier. Seulement des larmes qui ne sont même plus belles, même plus vraies. Des coup de blues qui n'ont rien de grand.

Tout s'est éteint, tu m'as laissée.

Tu m'as laissée seule et perdue.

Regarde ma page qui reste blanche. Mes échecs s'accumulent. Plus de saillie, plus d'élan, des ratures accumulées. Un horizon de regrets, la fuite du jour.

Et ce ne sont que des mots. Ce n'est plus rien d'autre.

mercredi 4 novembre 2009

Lullaby

Peut-être que ça ne veut plus rien dire, alimenter encore ce blog mort-vivant. Mais il y a quelque chose aujourd'hui dans l'air, dans la musique dont se remplit ma chambre, qui oblige les choses à être belles, ma bouche à sourire, et mes doigts à écrire. Alors que ce soit peine perdue, renaissance avortée, bref sursaut de foi... peu importe, moi j'ai quelque chose qui bourdonne à l'intérieur, ce matin, et qui veut sortir.

C'était un repos paisible, entrecoupé de rêves ; je reprenais mon souffle entre deux tourbillons d'images. Ma tête était ballotée d'univers en univers, et j'aimais me débattre contre ces étreintes qui vous chatouillent bizarrement, où le monde change de sens et les perspectives se cassent la gueule. Et puis il me sembla qu'on me tirait ailleurs, je sentis mes défenses se rompre et mon corps inconsistant traverser des brumes. Ça courait, autour de moi. Je remuais étrangement. Je m'aperçus que, moi aussi, je m'étais envolée.

Il n'y avait qu'une étendue grise en-dessous de moi, mais elle était loin, bien loin en bas. Je tendais les bras vers l'avant, mes cheveux me cachaient parfois la vue, emmêlés devant mes yeux. Je ne contrôlais rien, tout semblait flotter, moi et les autres, moi et le monde ; en même temps, la vitesse était telle que mes mains se crispaient instinctivement pour agripper quelque chose. Pourtant je n'avais pas peur, parce que j'étais légère, que je montais toujours plus haut, et que le soleil était au bout de l'horizon, rond et rouge comme une pomme bien mûre. Sur mes lèvres entrouvertes se peignait la couleur du couchant ; je rigolais sans savoir pourquoi, goûtant un enthousiasme d'enfant.

Alors, quand tout s'éteint et que le rêve m'abandonna, je clignai plusieurs fois des yeux pour chasser l'éblouissement. Le jour, au-dehors, s'ébrouait, et je souris à la vue des gouttelettes de lumière traversant les volets.

Je remontai la couette me blottis dans les restes de mes fééries nocturnes.
Tu dormais à côté.

Ce n'était rien qu'un réveil un peu tendre et naïf, rien qu'une envolée de rires étouffés vers la promesse d'une belle journée. C'était chaud, agréable, ça sentait bon et ça décoiffait les têtes encore pleines de sommeil.

Quelque chose comme un grain de bonheur égaré sur le coin d'un oreiller.

samedi 30 mai 2009

En souvenir du bon vieux temps


Impossible que tout se mélange à ce point, que le sentiment, la mémoire et l'intelligence ne soient plus capables de faire le tri, de disposer avec élégance les objets, là-haut, sur le mur.

Leurs silhouettes noires sur le dos de la lune formeraient des découpages d'enfants, en carton sombre, que l'on verrait plier sous le souffle de juin à peine né. On distinguerait, parmi les ours en peluche et les cubes pour jouer, des visages masculins, aux pommettes hautes, des cheveux ébouriffés allongeant le papier en longs filaments de coton.
Je suis sûre qu'il y aurait, sur le mur de mes aventures, chevauchant la muraille de mon souvenir, des silhouettes évanescentes, infiniment recomposées par le regard. Quelque forme aléatoire pour signifier le rire, et de grosses larmes artificielles, comme des pendentifs d'argent, où l'on verrait mes larmes. La passion, l'obsession qui vous noue le ventre, ça je ne saurais pas où les trouver. Peut-être dans les vides entre les personnages de mon théâtre intérieur ; sûrement dans ces moments d'absence qui font si mal et nous trouent si largement, passant sur nos précautions avec chars et chenilles. En toute dévastation.

A l'heure où ne restent que les mots, les conversations nourries de café et de chocolat ainsi que les dernières photos papier d'une ère passée au numérique pour ressusciter les morts, je ne sais que faire de tout ce bardas. J'ignore s'il vaut la peine qu'on le regarde sous tous ses formes, qu'on y démêle le bon du mauvais, les réussites des échecs, la vérité des illusions perdues.

Mais je porte mes pions sur mon dos, tel la Chimère de Baudelaire ; je porte l'échiquier et l'ensemble des parties jouées - avec les autres, avec moi-même, avec ma vie. Impossible de se souvenir de chaque coup. Pourtant il est des fulgurances brutes, violentes, qui parfois remuent l'esprit au croisement de deux rues, lorsque l'on se rappelle... un pion habilement avancé, une reddition honorable, un quatre main au piano (où l'on joue à deux).

Alors faut-il continuer à se joindre à l'entassement ? Je ne puis m'en défaire. J'y puise la force de ce qui est, ou a été ; c'est une solidité à laquelle je ne peux renoncer. Peu importe que certaines fondations soit véreuses. Il y en a toujours un pour rattraper l'autre.

Et ce sont les gens que je préfère. Ce sont les gens qui sont les plus beaux, dans tout ce bordel que je traîne derrière moi. Certains sont devenus anonymes depuis longtemps, ont le visage floutés et vacillent au seuil de l'existence. D'autres, au contraire, se sont trop souvent trouvés confrontés à mon raisonnement et mon observation, pour n'avoir pas souffert des affres de la caricature. J'ose espérer que certains, certaines, passeront en moi pour y rester, avec tout ce qu'a d'imperceptible, d'insaisissable, et d'indéniablement certain la plus petite de nos vérités.

Peut-être faudrait-il mettre un "amen" à la fin de nos cogitations. Mais notre voeu n'a pas été formulé. Il nous en reste encore trois. Il nous en restera toujours trois, parce que nous chercherons jusqu'au bout la formule parfaite, le truc pour tricher, le choix à ne pas regretter.

Et cette quête, c'est notre vie même. Il n'y a ni bonheur ni plénitude de toute éternité pour toute l'éternité. Nous n'avons affaire à qu'à mouvement, recul, avancée. Je vois le monde entier galérer sur le fil de l'équilibriste, avec plus ou moins de talent.

C'est bien plus beau que de marcher au sol. Après tout, le gain est proportionnel la mise. Nous n'avons rien à perdre à monter plus haut, sur les ailes du rêve et du pari.
La longue traîne de ce que nous avons vécu pendouillera derrière, avec noblesse et ridicule. L'important est de ne pas se prendre les pieds dedans.

(pix: Acrobat, Celeste, flickr)

lundi 25 mai 2009

Mots et merveilles


"Ce serait plus simple si je n'avais rien dit."

Rien dit, rien dit, rien dit... Mais à répéter ces mots dans ta tête, Nathan, tu ne changeras rien. Tu crois qu'avec tes petites phrases et tes répétitions à deux balles, tu peux gommer ce qui a fait mal, ce qui s'est enfoncé dans les autres, à cause de toi ? Finalement, c'est encore toi que ça gêne le plus, tous ces non-dits et ces regards froissés. Bah oui, faut qu'on s'évite. Qu'on évite de se heurter, ça tu le sais, Nathan.

Alors arrête de ressasser, tu l'as faite, ta boulette. Ne sois pas stupide au point de croire que tes mots n'ont fait que passer, effleurer. Ça arrache la peau, des trucs comme ça, ça vous érafle l'âme, tout au fond. C'est pas difficile à comprendre. Tu voulais qu'elle s'en aille, sans rien dire ? Qu'elle garde ses larmes pour plus tard, sur l'oreiller ? Oh mais rassure-toi, il y en aura assez, des petites gouttes de cristal, pleines d'amertume et de désespoir. Il y en aura toujours. Alors il faudra bien que tu supportes celles-là, qui ne sont que pour toi. Tu lui dois bien ça. Rappelle-toi, si tu n'avais rien dit... Oui mais voilà. Tu n'as pas su te tenir.

Alors maintenant, relève la tête, décroche-moi cette main de ton menton, et fixe ses yeux tout bleus. Oui, là, derrière les cils, derrière les paupières qui tremblent, derrière les larmes qui brouillent tout ; c'est ton fardeau, ces grands yeux tout tristes, qui bredouillent un peu, qui se savent plus rien dire si ce n'est: Regarde... REGARDE ! Regarde comme ça fait mal, et comme je voudrais te haïr.

Hum, ah oui. Oui, c'est difficile. Mais ne t'en fais pas, tout finit par passer. On lavera tout ça vite fait bien fait, à grandes giclées de haine et d'espoir. On fera tout disparaître dans la marmite des illusions et des résolutions. Il suffit de bien mélanger, et l'on n'y reconnaîtra plus rien. Après quelques semaines, les lentes métamorphoses auront défiguré tout ça.
Elle continuera à chercher, mais ne saura plus pourquoi elle vient fouiner. Et toi, alors toi... t'auras la tête en l'air. D'ailleurs tu ne te souviendras plus de rien (ou tu ne voudras pas te souvenir). Quoi qu'il en soit, tu manieras le j'me-foutisme avec un humour fort à propos -- et détestablement drôle.

Tout aura l'air d'aller bien in the best possible world. Et peut-être, oui, peut-être qu'alors ce sera comme si tu n'avais rien dit. Hum, je frissonne déjà à l'idée de toute cette naïve innocence faite de bric et de broc, rapportée d'on ne sait où, ne sachant pas où se mettre, et ayant la bonne idée de croire qu'elle l'emportera sur la rancoeur et le souvenir. Bah, ça pétera un jour ou l'autre. J'attends de voir ça, aux premières loges.

Alors, voilà, Nathan. Tu croyais quoi ?! Tu me trouve dure ? Tu crois que j'en rajoute ? Peut-être. Mais ce serait t'épargner que de dire autre chose. Mes mots aussi, à moi, ils ont le droit de retentir. Même si plus tard, je pense : " Ce serait plus simple si je n'avais rien dit ". Moi aussi je veux pouvoir gueuler à m'en péter les cordes vocales.
Nous en paierons le prix plus tard.

Noyons-nous sous des déferlements de mots. Il n'y en a jamais assez. C'est vrai que nous pourrions faire des ravages. Nous avons assez de haine au coeur, toi et moi. Assez de choses à laisser sortir, assez d'horreurs à déballer. Quand bien même il nous en manquerait, ce n'est pas l'imagination qui manque.
Oh comme toute cette mauvaise foi m'apporte une nouvelle jeunesse ! J'aperçois encore ta victime, Nathan, au bord de la route. Je distingue au loin ses grands yeux bleus frangés de noir, qui palpitent de peur et de colère. Mais le tout est d'un mou désespérant.

Alors il est sûr que je ne la plaindrai plus. Tiens, je te vois partir avec une autre conquête sous le bras. Doucement, la main dans le bas du dos, cher et téméraire partenaire ! Nous ne tiendrons pas nos langues, cela va de soi, mais nous aurons la classe, crois-moi. Gambadons dans la monotonie et foulons aux pieds les "comme il faut". Ce sera tellement plus drôle. Heurtons-nous les uns les autres.

Et lorsqu'à nouveau tu te tourneras vers moi, vers mes grands yeux bleus et tremblants, pour laisser partir ces mots, Nathan, qu'on n'aurait pas dû dire, peut-être que je serai faible à nouveau.
Mais j'ai bon espoir qu'à la fin de nos cycles infernaux, coincés dans la fournaise de la hargne et du désir, je puisse un jour répondre. Et de mes lèvres méprisantes, t'étouffer sous la masse de mes injures. Tout en délicatesse, s'entend.

Ça va être bien. Ça va être très bien.
Crois-moi. We will have so much fun...

(pix: endoking, flickr)

mercredi 29 avril 2009

FG - Fouillis génial / Virginale débilité.

(pix: Happiness, par Jorgepacker, deviantart.com)

Des bu-bulles... Plop, ça fait des claquettes dans l'air froid. Tu n'as qu'à pétiller, pareil ! T'exploser la tête à la faire rêver, tourner les yeux partout, tout voir, dévorer les visages, rire des éberlués ! Interloque le monde, chatouille-lui l'oreille.
Les petits parasites curieux ne grouillent pas assez dans les rues de Paris.

La guitare à l'épaule, le sourire dans la poche - à portée de main et d'un geste, tout de feu et de bravade, le voilà ! Tu sors le lapin de son chapeau, la bonne humeur de son berceau. Dégringole de tes hauteurs, vautre-toi dans les bêtises, pourlèche-toi les lèvres (ou trouve quelqu'un pour le faire à ta place...) !

Chut, chut ! Ne pas dire, ne pas parler. Laisser la malice couver et la libérer brutalement, ça arrose encore plus. Du champagne, plein, en mousse, en gouttes, en gargouillis ; dans les gorges, sur les visages. L'écume du bonheur, l'alcool de l'insouciance. Bam, bam ! Tout en éclaboussures ! C'est des zébrures dans les gosiers, au bord des lèvres, à partager dans un bisou.

Wouaaaahhhhh !
Et ce serait mièvre ? Oh non, bien sûr ! Violent, gratuit, inexplicable, mystérieusement bête. Reconstruire le "Paradis de la Stupidité", ou plutôt le retrouver. Chopper le salaud qu'avait paumé les clefs !
Et puis sur les gazons mal tondus, en se piquant le ventre à l'herbe rêche, rouler de longs après-midi entre amis ; malaxer des rêves et des vannes foireuses. Se lever brusquement, avec fièvre, pratiquer l'indignation à outrance et retomber, désarticulé par un fou rire... Rire à en pleurer, et faire déborder la couleur de l'iris.

Gober le jour, d'un seul geste, en le défiant de revenir... Toujours le retrouver à l'aube pour de nouveaux pieds-de-nez !

Se réveiller sur l'arc-en-ciel des pitreries !

mardi 28 avril 2009

Arrêt


(pix: Burtonesque Canvas, par masKade, deviantart.com)

Ils se tenaient par la main, silencieux sous la bruine de mai. Les voitures et les piétons, en ombres chinoises sur la toile grise du jour, tourbillonnaient autour de ce centre de gravité - ce point de fusion, leurs deux mains nouées.

Je les suivais depuis quelques minutes, bien malgré moi je crois. Je n'avais nul endroit où aller, je laissais à mon corps la liberté de se mouvoir comme il l'entendait. Mon sac, trop lourd, battait contre ma hanche droite et un léger pincement me dévorait le cou. Mes cheveux collaient sur mon front. J'allongeai soudain mes enjambées, pour ralentir le rythme de ma marche.
Je restais prudemment à une dizaine de mètres derrière eux. J'ignore pourquoi j'éprouvais le besoin de conserver une démarche naturelle, l'apparence d'une flânerie. Peut-être parce que beaucoup de gens trouveraient étrange de suivre des inconnus comme ça, au hasard, dans la rue.

Je ne trouvais pas ça plus incongru que de déambuler seule, sans point de repère. Au moins là, j'avais l'impression d'avoir pris le train en marche. Je nouais mes pas à leurs deux silhouettes confondues. J'appréhendais le moment où leur étreinte se relâcherait, comme s'il me faudrait alors choisir où m'engager. Mais nulle bifurcation ne semblait approcher.

Sans cesser de longer avec eux le Panthéon, puis de descendre la rue Soufflot, et de me diriger vers... - vers où ? eux seuls le savaient - je voyais, à la lisière de mon champ de vision, passer les gens comme des pantins. Aucun geste imprévu, tout semblait tiré au cordeau. Les distances à parcourir étaient rationalisées et le paysage parisien se retrouvait tissé de trajectoires rectilignes. Des droites, des angles brutalement abordés, des arrêts nets. La propreté des mouvements se mêlait aux lignes sombres des pavés, traçant l'immuable quadrillage sur lequel nous évoluions.

Devant moi, ils continuaient de se mouvoir, avec insouciance. Je les voyais de dos mais j'étais sûre qu'un imperceptible sourire, l'effleurement d'une joie légère, passaient sur leurs lèvres. Il y avait tant de simplicité dans leur façon d'être que j'en étais toute retournée. A croire que nous ne vivions pas dans le même monde, que ces barrières que je croyais infranchissables, certains parvenaient à les abolir.

Un SMS réclama mon attention du fond de mon sac, avec un pleur geignard. Je l'ignorai.

Je tâchais de calmer mes doutes, d'apaiser le monstre qui me dévorait le ventre, mais c'était peine perdue. La vue de ces doigts entrelacés, devant moi, me plongeait dans une perplexité croissante qui se mêlait à mon malaise matinal. Il y avait là comme un mystère que j'avais besoin de palper ; j'aurais voulu m'y loger, invisible de tous. On m'aurait oubliée, pour un temps. Mieux, je me serais oubliée dans le balancement des deux bras, lovée entre le coude et l'ongle, quelque part dans l'accroche d'un être à l'autre. Il me semblait que pouvoir être à la fois l'un et l'autre, exister au point précis où se défait l'altérité, c'était ce dont j'avais besoin. Là où je pourrais reposer... et bien, en paix. C'est bien comme ça qu'on dit.

Mais je me contentai de suivre ce couple, approchant maintenant des hautes grilles du Luxembourg. Je me contentai d'être à la traîne, en retard sur ma révélation.
Tout ceci était d'un pathétique. A bien y regarder je ne faisais que balader mon esprit fatigué et mon corps éprouvé sous la pluie crasseuse de Paris. Sans raison, sans justification, je laissais les précieuses minutes de mon agenda quotidien fuir autour de moi, négligées. Je refusais de leur donner sens, je ne savais que les orienter dans une seule direction : la fuite.
De quoi ? Vers quoi ?

Et puis d'un coup, le temps d'un battement de cils trop longtemps prolongé, à cause de cette larme qui épousa ma joue, traçant son sillon humide dans mon fond de teint, ils n'étaient plus là.
Leurs mains s'étaient peut-être séparées, je n'en savais rien. Quoi qu'il en soit, mes réflexions oppressantes se retrouvaient brutalement sans échappatoire. Plus d'arbitraire à suivre. Et les gens autour de moi s'enfonçaient sous leurs parapluies, irrémédiablement seuls.

Je réajustai l'écharpe qui flottait mollement autour de mon cou, sans savoir où aller. Un vide destructeur me ravageait, un vide qui n'était pas fait pour être comblé, qui ne demandait pas à l'être. Que pouvais-je lui répondre ? Je ne savais que l'héberger, le nourrir parfois, de temps en temps je parvenais à l'affamer et à le rendre faible. Mais malgré moi je savais qu'il demeurait tapi entre les sinuosités de mon humeur changeante.
Caché dans des replis de tristesse et des vallées d'interrogations où personne ne viendrait porter de réponse.

Je m'assis quelque part, prenant place dans une immobilité prolongée. J'écoutais le bruit de la circulation, le bruit des gens et des pigeons pour ne plus entendre le martèlement de mon angoisse. Quelques nausées m'assaillirent et me laissèrent essoufflée, le corps penché en avant vers le bitume noir.
Je fermai les yeux, je voulais tout éteindre.

vendredi 10 avril 2009

Sémaphore


Alors quoi, tu baisses la tête?
Ces mots qui t'ont tant fait rêver, tu les renies? Mais que deviendront-ils sans toi?

Ne me dis pas que tu t'en fous, je sais que ce n'est pas vrai. Je sais que tu as peur de ce qu'ils te demandent. Il faut être sublime pour gambader avec eux sur les chemins de la vie. Mais tu peux garder l'éclat des croyances passagères, et joindre aux déceptions mille fois reconnues l'espoir qui se mêle de tout. Je célébrerai tes alliages.

Je me souviens, un soir, nous marchions côte à côte, comme souvent - les héros de tes rêves sont toujours plus beaux quand ils marchent, la tête haute, avec le crépuscule pour ceindre leurs fronts de flambeaux dorés. C'était il y a bien longtemps, nous marchions main dans la main, et déjà tu avais peur. Je pouvais sentir les frissons passer de ta paume moite à ma paume. Tu étais indécis, tes lèvres tendues dans une moue adorable adressaient des questions muettes à la campagne vide. Le sentier traversait les rangés d'épis gris. J'avais chanté pour toi quelques paroles qui me passaient par la tête, et tu les avais à peine entendues depuis le bord lointain où t'entraînaient tes pensées. Mais d'une certaine façon, je savais que tu ne m'oubliais pas.
Et quand j'aurais pu le croire et reléguer dans l'oubli mes voeux d'amour sans destinataire, alors ton front plein de douceur et les rides joyeuses embrassant tes paupières revenaient vers moi; ils étreignaient mes inquiétudes, les étouffaient avec tendresse. Mes pensées confuses se diluaient dans ta présence.

En ce temps-là, déjà, tu avais peur. Mais tu rêvais des mots si beaux... Ils n'étaient jamais à moi, tu ne les confiais qu'au papier. Pourtant parfois, quand tu avais le dos tourné, je savais où fouiller pour déterrer tes trésors. Les larmes aux yeux je mouillais le papier jaune en lisant. Je replaçais les feuilles au mauvais endroit, et tu ne disais rien.

Et maintenant, tu baisses la tête?
Ces mots qui t'ont tant fait rêvé, tu les renies? Mais que deviendront-ils sans toi?

J'entends déjà leurs pleurs d'exil. Je partage l'affliction des sans-patrie, et cogne aux portes de ton coeur pour que tu les laisses entrer, à nouveau. Avoue qu'il te manque, ce rythme brinquebalant, plein d'ingénuité et de fraicheur enfantine. Tu ne crois pas encore que tout soit perdu...
Moi non plus.
Il y a quelque chose à retrouver. Je frôle avec toi ce bord qui nous échappe - pour l'instant. Il suffit que tu serres la main qui passe, là, celle qui traîne toute seule. Je me débrouillerai pour que ce soit la mienne. Et l'extase du monde, que toi seul savais voir, nous la partagerons.

Alors, maintenant, relève la tête.
Ces mots qui t'ont tant fait rêvé, rappelle-les. Et ce qu'ils deviendront, tu en seras seul juge. Ils seront révélation sereine ou passion torturée, qu'importe. Dans ma bouche, ils auront toujours le goût inimitable de la joie.

Tes mots resteront mon murmure préfèré. Et dans chacun des miens, il y aura de l'amour.

jeudi 26 mars 2009

XVII. L'Etoile

(pix: The star - tarot, Sanja, deviantart.com)

Il y a une étoile au fond, quelque chose percé d'éclats, au corps gonflé, et blanc. Ça tient le milieu du décor, c'est presque trop grand; j'y noie des larmes claires. Trop brutal, trop tranché; comment veux-tu que je regarde ça? Toi, tu lèverais les yeux vers cette palpitation mourante, vers cette agonie blanche?

Dommage, peut-être qu'on sentirait un pincement, si on pouvait s'approcher. Peut-être qu'on souffrirait tant que le monde ne pourrait que changer. Comment croire que tout puisse toujours rester indifférent? Moi je n'ai pas cette patience... Alors j'exige de cette horreur, de cette étoile difforme, au fond, qu'elle ne l'aie pas non plus.
Sa lumière se convulse, encore et encore, on dirait des hauts-le-coeur qui ne cessent pas. Je lève la tête, les coulisses s'échappent du plafond pour monter au plus haut (des cieux), comme s'ils voulaient sortir. S'échapper avec eux, moi je voudrais bien.
Et donne-moi ta main, je la prendrais avec moi. Et tu me resteras, un peu, comme ça.

Elle tremble, l'étoile blanche, et je ne peux pas détourner ma vue de sa couleur de mort. Le corps froid et rigide d'un mort. Un cadavre qui se retourne dans sa tombe, qui refuse de se laisser couvrir d'oubli et crache encore un souffle d'air à travers la terre fraîchement retournée de son tombeau.
J'ai le goût de cette terre dans ma bouche, et mes mains se déforment, percées elles aussi d'aiguilles longues comme des mondes qui se fuient. Ce n'est pas juste, tout de même; tout passe en moi et me blesse sans me voir. Je ne mérite même pas qu'on me remarque quand on me fait mal. Mais si je me fondais en elle, la dernière douleur mortelle, l'abomination qu'on me fourre sous le nez, alors je serais grande et belle comme la Faucheuse, je serais ce que tous les hommes regardent, même si c'est du coin de l'oeil.

Je donnerais mes mots, j'abandonnerais en chemin ce à quoi je n'ai jamais tenu. Il faut se dépouiller pour arriver là-haut. Je suis encore chargée de fausses croyances, d'espoirs mal ficelés; c'est normal que tout me semble si lourd.
Tandis que si je pouvais n'être que cette succession de dimensions brûlantes, étirées, acérées, qui se défient et font éclater la structure des choses, alors je dépasserais tout.

Attends! Je viens m'accrocher à toi, me défigurer dans ton sein blanc. C'est le seul moyen pour que tu cesses de me regarder en face. Je veux voir à travers tes yeux, ma belle étoile de mort. Tant de mortels m'entoureront... Et même si c'est difficile, même si ça fait mal de se laisser déchirer pendant l'éternité, au moins je saurai qu'il n'y a plus rien à espérer. Ce sera le dernier espace à occuper, la dernière perspective à tracer.

Et si toi, en bas, tu ne lèves pas les yeux vers moi quand je serai cette palpitation mourante, cette agonie blanche, alors ne crois pas pour autant m'échapper. Je serai l'horizon de ta vie entière, l'anse de tes pas, le berceau de tes mots. Rien de ce que tu seras ne me sera étranger. Tu vivras, tu mourras face à moi. Tu existeras dans ma présence torturée.
Oh, je sais, tu t'en moques. Tu ne crois pas à mes délires. Tu ne crois pas qu'il y ait cette monstruosité qui t'attende, au fond de la scène. Eh bien, c'est du théâtre. On conserve toujours un temps ses illusions.

Mais je te les déroberai.

vendredi 6 mars 2009

Mais toi non plus, tu n'as pas changé


Le halo d'une foule tire le coin de l'oeil et picote le galbe des rétines. Quelque chose dépasse et s'entr'aperçoit quand on ferme les yeux, la veilleuse allumée dans la nuit noire. Mes cils s'alourdissent par moments, au son des éternels échos du soir, refusent de choir à tes pieds, haletants. Le paysage palpite de silhouettes nombreuses, tracées en grandes fossettes sur les joues de la lune.

Je suis assise avec moi-même, juste à côté. C'est ailleurs que je regarde, autre chose que je vois. Peut-être trop proche, ça reste flou. Blafard - sans doute l'éclat d'une peau tendue, une joue pour un baiser. Ou le flou d'un mouvement trop rapide, le froufrou d'un coeur contre un autre - c'est une ombre seule qui chatouille le fond nocturne des heures. Peut-être n'est-ce que le cristal d'une larme qu'on n'a pas versée pour moi, et que je recueille.

Les pierres se taisent, je m'entends trop penser. Je voudrais disparaître pour mieux sentir, et tout laisser passer, à l'intérieur. Je sais qu'on y viendra, qu'on passera dans ces corridors encombrés. J'exhibe ma poussière intime aux frondaisons que grisent les étoiles, je veux qu'elle s'étiole en souffles et vapeurs. Ce serait mieux sous les promesses de tes lèvres, mais je ne choisis pas. Je ne décide pas.

Simplement je peux garder l'immobilité des morts et bercer ma chance auprès de ta demeure. Tenter le hasard, séduire sa main baladeuse pour qu'il la promène sur mon destin. Affectueusement.

Oui, ce qui brille c'est cette mélodie qui prend ma forme, et monte vers le ciel plus vite que mes doigts qui la brassent. Ça brûle sans crépiter - peut-être que d'autres peuvent la voir. Je ne sais pas si je veux la garder pour moi. Je sais que je ne veux pas la garder pour moi, mais la garder, oui. Pour quelqu'un d'autre. Pour Toi.

Les routes sont nues, les passants nus, les regards nus. L'instant pur dans le mouvement du bras, balancé, dans mes pleurs qui naissent sans moi. Les hoquets du monde se font musique. C'est parfois beau, les sanglots en cascades dans les chevelures des amants, les frissons qu'on remue sur des chairs brûlantes - et toute cette sublime violence.

Si toi non plus, tu n'as pas changé, il y a des chances pour que tout soit identique: les soupirs, les murmures, les enlacements. Dans le drapé de la nuit, les plis d'un même dessin, à travers les années de l'amour. D'un amour. Un parmi les autres, parmi les couleurs diluées sur la palette de l'artiste, qui ne peint qu'en gris. On voit tout, dans le gris de l'eau, sous les ponts enjambant nos chagrins. Parfois j'ai peur de m'y pencher, et de m'y rencontrer. Et puis je me rassure. D'autres épaules se touchent, au-dessus de la rambarde, dans le reflet d'encre. Les fantômes aiment la compagnie, alors les lambeaux du passé me parviennent en masse. Pleins de cette foule, qui tire le coin de l'oeil.

Je n'y suis jamais seule.

dimanche 25 janvier 2009

Une graine de vérité


Le crépuscule s'est fait fait la belle. Il a lancé ses longs crachats roses à la face du ciel, comme une bravade, et s'est tiré en douce, sans trop que je m'en aperçoive. Je suis occupée à brasser des souvenirs et des fantasmes, à les faire tournoyer dans l'air un peu froid de la chambre, pour qu'ils volent enfin de leurs propres ailes et s'élèvent par à-coups, lourdement, dans les hauteurs bleutées d'un ciel qui n'est plus qu'ombre aveuglante, de l'autre côté des vitres. C'est vrai, je ne distingue presque plus rien, rien que quelques griffures tordues, noires, noires, sur un fond déjà obscur. Ce sont les branches des arbres du jardin voisin.

J'imagine des choses qui n'ont jamais été, des bonheurs qui ne sont pas encore, des souvenirs que je voudrais garder, plus tard, si jamais la foi et l'espoir venaient à manquer. Je vis avec mes mondes virtuels, je grandis avec ces possibles qui se révèlent à chaque pas que je fais le long des chemins tortueux de l'existence, à chaque parole que je prononce, à chaque regard qui en croise un autre, à chaque sourire qui ne sert à rien et se donne juste le plaisir de naître. Si je me retournais à présent, je pourrais voir tout ce qu'il me plairait. Comme en dirigeant mes regards vers des réalités parallèles, souvent si proches de notre monde que je les confonds, je ferais advenir des instants de bonheur et des larmes apaisantes. Je pourrais inscrire dans cette chambre ton corps tout entier, ignorant de ma présence, et que j'admirerais...

Nous sommes dotés d'une puissance dont nous n'avons conscience, en laquelle nous n'avons pas assez foi, sur laquelle nous ne savons pas nous appuyer. Qui peut, sur cette petite planète bleue, jouer, comme nous, avec d'infinies créations? Qui peut décider, à notre façon, d'une étincelle de bonheur, d'un instant de fou rire, d'une parcelle de vérité? Qui peut se permettre d'avoir la tête aussi grosse que la caboche divine et, d'un vers, d'une succession de notes, d'un mouvement de bras, d'un coup de pinceau sur la toile, créer tant de beautés?

Il n'y a personne d'autre que moi dans cette pièce à moitié dénudée, où dans la bibliothèque les livres se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer, où dans les placards les fringues sont rares et désespèrent de jamais plus être portées.
Il y a tout ce que je veux entre ces quatre murs. Il y a l'espace ouvert d'un horizon sans frontières, où je vous vois, vous, vos phrases trop souvent répétées, les intonations de vos rires, les démarches de vos silhouettes, où je respire l'odeur de lieux si longtemps fréquentés qu'ils me semblent bâtis à l'intérieur de moi, façonnant l'architecture de mon imagination, la structure de chacun de mes textes. L'horloge avance, les minutes peinent à se frayer une voie parmi toutes les chimères qui s'amoncellent dans mon espace-temps, dans le foisonnement de mes pensées.

Et s'il fallait choisir, parmi ces lignes mêlées confusément?


Dehors, le crépuscule s'est fait la belle. Oui, cela fait longtemps, déjà... Près de moi, ton souffle régulier bat la mesure de cette nuit somnolente et paresseuse. Je passe un doigt sur ta nuque dénudée, pour m'assurer que tu es bien là. Ici. Sur terre. Au creux de mes rêves. Au futur. Au passé. Décliné dans toutes les nuances du monde, ton visage ignorant de mes mots qui te cherchent.

C'est tant mieux. Ne m'aide pas à te trouver.


(pix: Dragon reflection by Ironshod, deviant)

vendredi 12 décembre 2008

Auréoles


La vapeur mouillait les vitres d'auréoles éphémères qui allaient et venaient sur la surface brillante. Je regardais ces bourgeonnements rapides; un clin d'oeil, les cils posés contre la joue, et l'instant d'après, un autre cercle avait fleuri. Je serais restée là toute la nuit à me perdre dans la buée des taches, là, à la fenêtre, sans rien voir autour, sans rien voir derrière; mais quelque chose, il faut croire, me poussa à détourner les yeux. Mes iris se décollèrent de la peau translucide et mouchetée, pour aller se poser ailleurs, papillonnant. J'avais peine à faire cesser leurs tremblotements; on aurait dit des sanglots. Mais bien sûr, pas un son ne tombait de mes lèvres. Elles était serrées, elles cloîtraient mes interrogations à l'intérieur; de sorte que je ne disais mot, de peur de tout laisser sortir.

Je vous écoutais parler, vous étiez devant moi. J'étais l'écran tout blanc, je réfléchissais vos rires et vos silences. En ondes aléatoires, les remous de la conversation venaient s'échouer à mon bord; je n'y nageais pas mais m'y laissais flotter. J'avais la tête dans l'eau, j'immergeais mes pensées; pas avec les vôtres, mais pas tout à fait ailleurs non plus. La scène était un peu en contrebas, où vous échangiez des paroles quotidiennes et amusées. Du balcon j'aurais voulu sauter. Mon menton se réfugia dans le creux de ma main. Les sièges au tissu rouge, autour de moi, avaient été désertés, plus personne ne demeurait dans la salle vide. Seulement, sur le plateau, quelques costumes que le comédien, en les enlevant, avait privés de vie; pourtant ils tressaillaient encore, voulant dire plus qu'ils ne le pouvaient, jetés là dans la poussière des projecteurs. Plus personne ne demeurait dans la salle vide.

On me parle, je crois. Je reviens à moi. Un sourire, qui veut dire tout et son contraire. Si ça ne rassure pas les autres, ça leur donne au moins le droit de ne pas se sentir coupables de leur impuissance. Les gens sont malheureux, tout le monde le sait; tout le monde sait aussi que c'est insupportable, ce malheur qui suinte des êtres. Parfois, quand vous voudriez aller bien, quand vous en êtes à deux doigts, juste là, tout près... lui, ou elle, ou eux tous, sont trop semblables à vous; à travers les silhouettes de ces gens qui traînent les pieds derrière la vie, tant bien que mal, vous voyez votre frêle silhouette s'agiter dans l'incertitude.
Je déteste les miroirs humains. Parce que j'en suis un.

La vapeur mouillait les vitres d'auréoles éphémères qui allaient et venaient sur la surface brillante. Les larmes collaient sur la joue un peu creuse. A l'intérieur, c'était humide, flottant, inconsistant. A l'extérieur, ça avait l'imperturbabilité du marbre; sa froideur aussi, sa rigidité. Peu importe, ça tenait. On pouvait s'en convaincre, à force d'en convaincre les autres.

Je sortis. Dehors, le temps était glacial, il vous prenait à la gorge, vous étouffait. Pas d'hypocrisie. Il vous rendait cette violence que vous ne saviez pas vous donner. Le sursaut pouvait être salvateur.
Je mis mes gants et rentrai le long des vitrines éclairées; les ombres se cognaient, fugitivement, sans réel heurt, mues par les longs faisceaux des phares qui tournaient, autour. Derrière moi, il n'y avait personne. Rien que des inconnus et des pas qui suivaient les miens. J'étais insérée parmi les autres; je n'aimais pas, mais je m'en contentai. Je n'étais pas sûre de pouvoir me soutenir seule.


(pix: Breath, by Synconi, deviantart)

vendredi 14 novembre 2008

Renaissance


J'ai fait un pas. Puis un autre. Encore un autre. Et puis encore... Moi qui suis restée assise toute ma vie, je me suis levée ce matin avec le poids du monde sur les épaules, avec l'amour mal dégluti, en boule dans la gorge, et l'espoir coulant, rouge sombre, de mes lèvres entrouvertes où soufflait une folie, celle de revivre.

J'ai souri. Une fois. Une deuxième. Plus longtemps. A nouveau. J'ai vécu mon recommencement sous la bruine lugubre, y trouvant l'opaque clarté qui promettait tout, sans rien dire. Ma main a frôlé les murs de ma prison, de l'extérieur. Hors des cellules où je m'étais bercée au son des chaînes et des certitudes. J'ai déchiré mon corps peureux et résigné; sous le regard de l'autre, dans le miroir, je me suis dévêtue. En silence.
Tout est tombé à terre.

J'ai vu quelqu'un. Puis quelqu'un d'autre. Et encore un. Encore la cambrure d'un dos pressé par l'heure tardive. Personne ne s'arrêtait à mon passage; mes yeux filaient plus haut que la houle des vies semblables. Moi qui n'avais plus regardé le ciel depuis toi, je suis devenue voûte céleste, arquée sur nos destins, car j'ai tout englobé. Tout. D'une impression, d'une foi entière.

Souffle. Inspiration. La bouche invite, le corps se vide. Toujours. Sans cesse. Ma poitrine s'est heurtée à la violence des bonheurs et des désespoirs, ceux des gens, qu'ils dissimulent, et qu'on ne veut pas voir. Mes bras lésés de vraie douleur se sont tendus aux blessures d'un autre. Autre que toi. J'avais envie d'être cette femme qu'on peut rendre triste, parce qu'elle ne l'est pas déjà. Envie de sentir nouées sur mon ventre d'autres mains que les miennes. Envie d'abîmer ce qui était devenu lisse, dès lors que j'avais renoncé.

Porte. Les ongles crissent sur la poignée. L'autre muraille, percée de portes. Et l'ongle crisse sur la poignée. J'avance, bousculant les choses sages, refusant leur agencement. Je mets à nu l'horrible inexistence qui fut trop longtemps la mienne, je tombe le masque. Sans pudeur. Sans hâte. Les êtres libérés ont tout le temps pour eux. Je suis femme qui vient au monde dans un retour, hors des empreintes ordinaires; je suis la résignation qui ne s'est pas résignée.

J'ai dit un mot. Puis un autre. Encore un autre. Et puis encore... Rien ne s'est figé car rien ne faisait attention. Inconnues mes caresses à l'insensible, inconnues mes prières nouvelles, inconnues mes volontés renouées. L'aube bleue s'est bombée, accueillant mon sacrifice, celui de mon désespoir. J'ai dû perdre les sentiers noirs et glauques que j'aimais arpenter; j'ai fait le don de mes souffrances.

Ce matin, moi qui suis restée morte toute ma vie, j'ai connu ma renaissance.

samedi 8 novembre 2008

Embrasements


Déchirer, avec soin. Suivre la ligne du doigt, appuyer l'ongle, et tirer. Sentir les coins du papier qui tremblent, à la merci de notre indifférence souveraine. Rouler en boule les restes de nos divagations, froisser le zeste blanc et le serrer fort, pour l'anéantir. Et l'abandonner là, sur la table, avec ce qui dérange et ce qui nous bouffe, à l'intérieur.

Ce serait si simple d'abandonner ainsi les à-côtés parasites, de laisser, en vitrine, sous la poussière de l'oubli, ce qu'on aime trop pour ne pas devoir à regret s'en détacher. Pourquoi devoir, alors? Question de survie, façon de s'auto-protéger. Parce que c'est trop facile et trop tentant de plonger dans ces délices de contemplation où l'on recrée ce qui ne va pas, où l'on saisit le pinceau de l'imagination pour superposer au coup de crayon brouillon du Créateur la ligne pure et nette d'une simplicité.
Tout ce qui merde, je le refais. Tout ce qui n'est pas, je le fais advenir. Tout ce qui marche, je le sublime.

Les yeux dans le vague... Dans le vague, vers d'autres perspectives, d'autres panoramas. Dans le dédoublement inévitable des choses, entre ce qu'elles sont, malgré nous, et ce que nous voulons être, malgré elles. L'interstice où se glissent ces possibles infinis devient le grand creux qui me broie à l'intérieur, et qui chamboule sans gêne mes demi-certitudes.

A l'aube d'un matin je le vis seul, à mon coeur inaccessible/Briser les élans qui torturaient chacun de mes instants/Je le sentis partir, parmi les autres évanoui/Laissant le monde taché de sa présence...

Tout ce qui dévie, je le remplace. Tout ce qui manque, je le rajoute. Et ce qui est de trop, je le garde ailleurs, pour plus tard.

Avez-vous déjà vu le monde à travers les larmes d'un espoir déçu? Avez-vous vu, quand tout se brouille et se dilue, les formes d'ordinaires trop dures qui se mêlent et se courbent ensemble? Le virage imperceptible du temps et de l'espace, quand on croit que, juste une seconde, le monde entier doit souffrir avec nous, pour que nous ne soyons pas seul. Pour que nous n'ayons rien besoin d'expliquer de ce que le coeur, de ce que les yeux et les sourires absents laissent échapper.
Pour qu'il sache, dans l'éclat d'un regard.
Pour qu'il ne sache pas, sous la palpitation de mes peurs.

On croit que l'on finit par s'user à sentir les doigts de la vie, serrés autour de nous, redresser nos trajectoires bancales, et brûler de leurs frottements nos idéaux. Rien n'est moins vrai. Chaque jour on aime avec le même désespoir; chaque jour on cherche à tout dévoiler, en se mettant soi-même à nu.
A chaque fois on s'éprend du grand sacrifice, celui qui vaudra la peine et qui donnera sens à tout. Le mythe, la légende; la réalité pervertie par nos songes; mais la dure altérité des gens, autour.

Ainsi songeaient-ils avant le coucher, regroupés devant l'incendie du jour qui brûlait, à l'horizon. Aucun ne parlait, mais tous savaient. Et s'ils étaient nombreux, ces soirs-là ils ne faisaient plus qu'un. Et ils avaient la foi, parce qu'ils ne pouvaient avoir mieux.

dimanche 12 octobre 2008

Nowhere


De la fatigue, de la fatigue, de la fatigue...
Comme souvent le soir, les orbites accrochés à la lueur blanche d'un écran, la certitude que le monde réel et ses cahots disparaîtront dans l'instant si je décide de faire autre chose, de prendre un bouquin, d'écouter Kamelot ou Rhapsody. Disparaîtront, happés par le sommeil où espoirs, énervements, douceur et absurdité viendront peupler mes songes de gens trop de fois vus, touchés, connus.

Que tirer de ces derniers jours? Pas grand chose, en même temps qu'une immensité de temps inerte, qui s'étire lentement, coagule parfois, rarement se précipite. Je me vis hors du temps, une partie de moi-même refuse de se plier aux graduations contraignantes du calendrier ou de l'emploi du temps. Malgré moi je flotte, je rêvasse. Je me perds ailleurs, dans des pensées qui ne sont pas nécessairement réconfortantes. Ni tristes non plus. Simplement évanescentes, ayant pour elles la beauté des créatures légères, insaisissables; la grâce des spectres éthérés, qui s'estompe dès qu'on croit la saisir.

Je m'abreuve d'images, de photos, de contacts humains. Autour de moi, des gens, sous toutes les formes: des coups de téléphone, des mails, des conversations msn ou facebook, des dîners collectifs... Du monde, tout autour de moi. Moi qui ne suis même pas en moi-même.
Pourtant ce serait simple de revenir dans ce corps si commun, ce serait peut-être rassurant, banal; comme réglé par les battements d'un métronome. Cela dispenserait de se poser des questions.

Y a-t-il eu quelque chose qui ait valu la peine qu'on vive cette semaine? Non qu'elle ait été décevante, pas du tout. Non, vraiment, quelque chose de lumineux qui perce le brouillard de nos allers-retours quotidiens? Oui, bien sûr, vous me direz... Cinéma au son d'une entêtante comptine, les parfums délicieux des scones qui cuisent au milieu de la nuit, le chocolat qui fond et coule sur les doigts des gourmands, et autres... Oui, d'accord.
Mais j'ai beau me baisser pour saisir ces instants, j'ai beau courber mon esprit pour qu'il les recueille et les considère, je ne les atteins pas. Ils sont déjà partis, errants, dans ma mémoire indifférente.

Il y a cette silhouette à laquelle on pense simplement parce que ça fait mal et qu'on aime se frotter à cette douce souffrance jusqu'à ce qu'elle ne laisse plus de tache sur notre petit coeur étriqué. Étriqué? Oui. Se renfermant sur ces petits bouts d'images, de souvenirs, les buvant jusqu'à plus soif, jusqu'à désintégration.
Il y a ce téléphone qu'on aime et qu'on haït, cette boîte mail qu'on voudrait faire disparaître quand on sent que les doigts, sur le clavier, s'y rendent sans cesse. Il y a cette conscience qu'on aimerait pouvoir gommer quand, par vagues, elle se rappelle à notre existence, nous renvoyant notre propre image, horrible. Il y a ces gens qui veulent vous aider sans savoir que vous êtes cloîtrés en vous-mêmes. Non pas tant parce que vous l'avez choisi que parce que telle est la condition de chacun de nous. Simplement, l'homme dans son quotidien cherche à briser ce cocon qui l'étouffe. C'est un peu ça qu'on appelle... communiquer. Alors on montre du doigt celui qui s'assoupit un instant dans sa propre solitude, certain qu'elle ne lui convient pas mais qu'il la préfère à cette fausse amabilité qu'on lui demande de partager. On le désigne, coupable.
C'est parce qu'on lui en veut de nous faire sentir à quel point nous sommes impuissants à le rendre heureux.

Quelques projets en préparation, qui perdent de leur réalité au fur et à mesure qu'on les considère. Peut-être l'inverse de ce qu'on croirait, et pourtant... Plus on retourne toute cette organisation dans les méandres de nos cervelles, plus nos entreprises s'usent, jusqu'à la corde, pour se briser d'épuisement à l'épreuve de nos volontés privées d'action.

Vous auriez sans doute souhaité quelque chose de gai. De franc, d'original. Plein d'esprit.
Et bien, vous avez eu le post du soir, grisé par la pollution et les idées parasites. Celui qui vacille avant de naître, puisqu'on ne sait même pas ce qu'il sera au moment où les mots se forment à l'écran.
Et cependant on a envie de conclure. Pas la peine de trouver la pointe ironique ou la formule-choc, non... Il suffirait du mot juste, celui qui goberait tout ça d'un coup, brillant d'évidence, lugubre de vérité.

Attente.

mercredi 8 octobre 2008

Streets


Heureux celui qui marche la tête en l'air...

Il y a marcher. Et déambuler.
Il y a se promener, flâner, ou tout simplement se déplacer, se rendre, aller. Il faut dire que l'homme passe sa vie à suivre une direction.
Même s'il en change souvent.
Même s'il ne la choisit pas toujours.

***

Laissant le rabat de toile retomber dans un grand "clac" sonore, Marie jura entre ses dents. Et abandonna. Tant pis pour le con qui avait encore eu l'idée de l'appeler alors que son portable se trouvait dans les tréfonds de son sac d'école. Les gens... toujours à croire que vous êtes joignable à tout moment, simplement parce que votre téléphone est allumé (c'est-à-dire parce que les éventuels personnes qui auraient envie de vous appeler poireautent plus longtemps avant de tomber sur votre messagerie sympathiquement ringarde), simplement parce que ledit merveilleux petit outil de technologie moderne n'est pas en silencieux, ni même en vibreur...
C'est qu'ils oublient quelque chose d'essentiel, les gens... On pourrait appeler cela de diverses manières. Votre gaucherie. Votre maladresse. Votre naturel "deux de tens'". Votre "anti-douesse", comme dirait certaine personne à laquelle je songe.
Bref, Marie commence à s'énerver dans son coin, tout bas, à l'intérieur de sa petite tête fatiguée par un jour de souffrance supplémentaire devant des pupitres taggés et retaggés à coups de stylo bic rageurs.
Il ne fait ni beau ni moche, à se demander ce que peut bien dire la météo. Le ciel semble avoir disparu, il est tout blanc.
Marie arrive à une intersection. Celle qu'elle traverse tous les jours, parfois au milieu, slalomant entre les voitures et les vélos. Celle qu'elle ne remarque même plus, tant pour elle le chemin qui va de son collège à la maison est rectiligne à cet endroit.
Ce soir-là, elle s'apprête à traverser le passage piéton en trois enjambées hâtives. Mais, à droite, dans une ruelle étroite dont s'épousent presque les deux parois, de vieux immeubles Haussmann, elle aperçoit un chat. Et pas n'importe lequel, non, son chat! Rodolphe ou Arthur, appelez-le comme vous voulez, courre, alerte et leste. Voilà qu'il grimpe sur le mur, le long d'une gouttière. Marie bifurque et le suit, fascinée de pouvoir surprendre son animal préféré dans un des instants de son intimité quotidienne. Elle est sur le point de découvrir ce qui ne peut que lui être caché... eh oui, que fait Rodolphe quand Marie n'est pas à la maison???
Même le chat très affectueux qu'il est a droit à sa part d'individualisme.
Marie ne rentrera pas chez elle tout de suite.

***

Sofiane rentre chez lui. Encore une journée à traîner, un peu partout, un peu nulle part. Pas de boulot, pas d'école. Un entre-deux qui lui a plu, d'abord, pour le laisser désemparé ensuite. Finalement, il s'est plutôt bien accommodé à son existence de vagabond. Il a fait sienne cette sensation de déracinement perpétuel, et cela le réconforte un peu de savoir qu'où qu'il aille, il restera le même: un étranger, quelqu'un d'ailleurs. C'est déjà quelque chose de stable.
Etranger, oui, mais pour les gens seulement. D'ailleurs, pour les gens, ce serait plutôt "étrange". Mais Sofiane s'en fout. Les rues de Paris, les ponts, les cours et les parcs, les impasses, tous ces épanchements de l'architecture le connaissent, eux, et l'accueillent comme un des leurs. Sofiane préfère leur compagnie à celle horriblement codée de ses semblables. Il ne sait pas s'y prendre, c'est tout; il fait tout de travers lorsqu'il discute avec quelqu'un. Ou du moins, c'est le sentiment qu'il a. Ce qu'il ignore peut-être, c'est que les autres aussi font tout de travers lorsqu'ils discutent avec lui. Quand à songer que les deux personnes en présence feraient ensemble tout de travers, il n'y a qu'à lire Gide pour ne pas en douter...
Non, il est nettement plus agréable de laisser son corps à la dérive dans le flot de la vieille capitale. Là, plus besoin de se tenir, de se retenir. Quelle indulgence dans ces têtes de réverbères penchées, quelle douceur dans ces courbes douces de la Seine! Plus infinie qu'une femme, moins démonstrative, mais plus aimante.
Sofiane envisage de rentrer "chez lui". Un bout de trottoir, un autre. Peu importe. Un quartier, peut-être, c'est déjà mieux. C'est déjà une atmosphère, le bruit particulier que font les véhicules sur le revêtement des routes, le goût de l'air au sortir des restaurants, et une faune locale spécifique. C'est déjà un petit monde à soi tout seul. Sofiane aime bien les visiter, ces mondes.
Près de Notre-Dame, il ne lève pas la tête. Il regarde les parterres, les gens et leurs ombres si pâles qui coulent sur la pierre blanche. Il passe en silence, sans savoir que penser. Il n'a jamais vécu ici. Il ne saurait dire pourquoi. Peut-être qu'il est intimidé par la cathédrale et qu'il n'a pas l'habitude que les monuments de la ville lui imposent une telle admiration.
Il franchit un pont, suit une rue, évite de frôler les pardessus beige qui passent autour de lui. Soudain, quelque chose à attire son regard. En bas, sur la berge, une vieille femme agite une main alourdie de bagues dorées d'un mauvais goût. C'est fou ce que cette main semble aimanter son regard. Sofiane penche son corps par-dessus la rambarde de pierre polie, cherchant à savoir si l'on s'adresse à lui. Il était invisible, il rentrait, simplement. Il glissait dans nos rues et voilà qu'on le voit, qu'on le remarque, qu'on l'interpelle! Il n'ose y croire. Il n'était donc pas si indifférent à la compagnie d'autrui!
La mamie ne quitte pas son regard. Sofiane s'apprête à la rejoindre. Une impulsion. Non, plus profond. La destinée, un truc comme ça. Enfin, c'est ce qu'il se dit.
Un bras vient s'écraser dans son dos, par maladresse. Une "grand-mère bis" se profile dans le champ de vision de Sofiane. Son sourire répond à la vieille en bas, sur la berge.
Alors finalement, c'était ça. Une erreur. Un espoir déçu (mais était-ce un espoir?). Sofiane est tenté de continuer sa route. Il essaie de ne pas être touché; à vrai dire, il se demande s'il n'essaie pas d'être indifférent pour avoir la sensation de lutter contre une réelle déception. Il se dit qu'il doit être bien mal, ces temps-ci, pour avoir besoin de se torturer ainsi l'esprit.
Il se détourne. Marche. Se détourne. Et revient vers la Seine, et descend vers la berge, et suit la hanche de l'eau où trempent les bateaux-mouches. Les deux vieilles ont disparu. Qu'importe, il a changé de port. Il a largué les amarres.

Heureux ceux qui marchent la tête en l'air...

(pix: The Streets by BingerBuena, deviantart)