lundi 26 janvier 2026

Plage

La phrase m'avait tranchée,
Coupée, ouverte
J'ai senti mon cœur qui s'écoulait 
Comme s'épuise, à se cacher, l'échec 
Comme s'efface le déni 

La lumière des vitrines était floue dans mes yeux
Car mes yeux scrutaient ce que ça faisait
À l'intérieur
Ça ne faisait pas mal
Ça ne faisait pas rage
Ça faisait un sens vaste et clair
Rectiligne comme les perspectives de plages grises
D'aubes propres sur la mer
Avec le goût très fort des évidences 
Quand les larmes ont séché

J'ai marché en moi-même en frappant des talons
Sur la plage nettoyée
Soufflée
Par tes mots désinvoltes

Les algues avaient collé 
En paquets de cheveux noir dans nos pas
Elles en gardaient l'empreinte
Soulignées par le ciel
Qui faisait bleu la plage
Et les plis du sable amoureux

Je vais les enlever à la poigne
Soulever leur poisse dégouttante
Les algues sous les algues sous les algues
Toutes les vagues de nous

Je vais rejeter à l'eau la vérité
La mener à l'engloutissement fragile du crépuscule
La bercer dans la houle sombre
Une tendresse aux phalanges
Des abîmes au-dedans
Des abîmes au-dehors
Pour tout y étouffer

lundi 12 janvier 2026

Tombe

C'est une tombe que je creuse
Où je me loge
Avec mes peurs et mes espoirs
Un accueil de terre et d'oubli
Un déni dans l'humus
Une myopie

L'impasse a le goût de l'automne et de la mort
La fraîcheur des mottes spongieuses
Elle colle comme une boue
Elle englue

Je suis coupable, pelle à la main
Devant la fosse

Il y a notre amour, celui
Qui m'a tendu l'outil
Désigné le terrain
Et soufflé sans cesse à l'oreille
Que je travaillais bien

J'aimerais pouvoir croire qu'une autre a jardiné

Mais c'est ma trace partout 
Qui a tout façonné
La glaise, le trou, la faiblesse, l'habitude

Je l'avais déjà fait, je savais procéder
J'avais souvent porté la charge de gravas
Arraché à mains nues
Creusé creusé de plus belle
Pour qu'on ne m'y voie plus

Enfoncée dans la terre 

Les terrains ravinés
Offrent tant de cachettes
Aux mensonges
Qu'on se tend
Qu'on se donne

La tombe était ouverte
Et je pouvais sortir
Mais les murs étaient hauts et le ciel coupant
Dans le carré là-haut qui m'enserrait

Ça me glaçait de t'échapper

Dans l'herbe de nouveau marcher
Debout, dressée, droite
Faire la route pour moi sans emprunter tes pas
Sinuer en ma compagnie

Savoir
Ne pas vouloir
Savoir qu'il faut partir 
Refuser de le dire
Faire mourir le départ  

lundi 5 janvier 2026

Lundi

Elle vivait le lundi comme une lutte à mort. Féroce, excessive et finalement ridicule. Mais elle en souffrait. Elle arrivait à la nuit pleine de fatigue et les yeux flous. Souvent, les larmes s'échappaient passé 19 heures, comme un je n'en peux plus pourquoi je n'en peux plus. Le soir n'apportait pas de douceur, il faisait nid de l'épuisement. Il projetait, insurmontable, la semaine et ses collines, encore, à franchir. Et même, au-delà, il dessinait, semblable à un perpétuel dromadaire, comme un désert de bosses arides, un avenir de combats et de défaites, une lessiveuse sans fin. 

Elle haïssait son être dans le miroir du lundi.

Elle regrettait le calme des vacances et leur repos doucereux, qui paraissait déjà loin. Elle pensait que c'était quand même sa faute si elle se mettait dans de tels états. Elle pensait c'est ma faute je n'y arriverai pas, elle pensait je pense que c'est ma faute je n'y arriverai pas, elle pensait qu'elle pensait cela, et sa peine se gonflait de sa mise au carré – dont les puissances croissaient. Elle voulait alors frapper quelque chose, décharger la panique qui la cisaillait, à la fois une trouée et une poussée, un trou du dehors et un trou du dedans, qui lui déformaient l'âme.

Elle pensait mon âme est cabossée et dès qu'on la frotte, maintenant, elle pleure et craque.

Elle voyait son âme comme un tissu fragile qui partait en lambeaux et la laissait à vif.

samedi 3 janvier 2026

Message

Le soleil frappait aux vitres, glacé d'un bleu d'hiver. Il y avait de la neige sous les voitures, sur les voitures et sur les branches. Samedi s'offrait doucement. Les enfants grattaient le bitume du pied pour décoller la pellicule poudreuse. 

Il voyait de son bureau les toits et les balcons réchauffés de lumière. Lui-même, dans son appartement, ne craignait pas le froid, emmitouflé par le chauffage central, au sol qui plus est, sur lequel il n'avait aucun contrôle, et qui le mijotait lentement. Il mettait le pull, enlevait le pull, au gré des fraîcheurs imperceptibles et des plus fréquentes suées, attablé au bureau devant l'ordinateur. Les doigts lui picotaient.

Il repensait à l'échange de la veille. On devait pouvoir en tirer un embryon d'histoire. Elle, à table au restaurant, avec son mari, son amie et l'ami de son ami. Lui, chez lui, seul, plus que refroidi par leur dernière discussion, mais l'esprit malgré tout rivé au téléphone, dont il tournait l'écran tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, pour le voir, ne plus le voir, attendre et se détacher, en un va-et-vient qui n'avait rien de dialectique et tout de l'empêtrement. Elle dînait avec ses proches, publiquement, reléguant son existence à lui aux conversations privées et aux messages écrits subrepticement, camouflés dans les cachettes numériques d'applications qui s'étaient depuis longtemps adaptées à ces nécessités.

Préserver son jardin secret, se conserver un monde à soi, s'inventer une vie en-dehors des autres officiels. En somme dissimuler, mentir, s'arranger.

Il avait passé la soirée au plaid, entortillé dans une lecture des plus haletantes, puis rivé à l'intrigue d'une série TV de science-fiction ma foi assez bien réussie. L'écran ne s'était pas allumé pour elle. Deux barres bleues, tardivement, indiquèrent la lecture de son dernier message, mais nulle réponse ne suivit. Il se rengorgea dans sa bouderie.

La colère s'infiltra peu à peu, à mesure que la solitude du soir s'épaississait. Dehors, la lune presque ronde ne lui inspirait rien. L'immeuble silencieux laissait le champ libre à ses aigreurs, sans distraction, sans répit. Il cogitait mal, pour s'échauffer, lui reprochant l'indifférence qu'il lui supposait, l'insouciance joyeuse du dîner enivré dont il était exclu, et globalement la sujétion qu'elle lui imposait – qu'il acceptait qu'elle lui impose pour ne pas la perdre.

Elle avait cette intensité existentielle que seules les fragilités fondent, tour à tour brûlante et désespérée, et mettait dans sa vie des joies et des peurs fiévreuses, irrésistibles. Indomptables.

Quand enfin la notification s'afficha, et qu'il lut le message, il en fut évidemment déçu. Ranci par sa soirée de rancune, il ne répondit rien. Il avait attendu quatre heures précisément pour cela – ne rien répondre, montrer qu'il resterait muet et avoir ainsi le dernier mot.

 

 

dimanche 28 décembre 2025

Faire

Le doute survint, frénétique, exalté. Dans son esprit, les voies du possibles s'enchevêtraient, ébauchant des avenirs qu'elle ne savait départager. L'alerte montait, se gonflant de peurs et d'alarmes, comme décuplée par sa retenue. Alors dans l'appartement elle passait d'une pièce à l'autre, où les reproches s'adressaient muets – dans la pile de linge au sol, la poussière au mur, le carreau blanchi. Le présent s'étiolait comme sèchent les gouttes aux vitres, en macules ensablées, en voile opalin qu'elle ne voyait pas, occupée à chasser toujours ce qui se façonnait derrière. 

Ce matin, le temps la torturait.

Il s'insinuait lent et lourd, prenait avec la matinée plus de pesante urgence, exigeant qu'on réalisât, qu'on s'activât, qu'on fît. En somme que faire et pourquoi cette chose plutôt qu'une autre ? Pourquoi cette heure confiée à ce souci-là ? Et quoi d'autre que des soucis pouvait bien justifier une conscience qui, toujours, s'était attestée par l'effort et la besogne ?

Voulant s'écarter des us incorporés, elle mettait en cause ses impulsions et ses besoins – ordonner, achever, exécuter. Elle voulait voir ce qui, en-deça du prévoir et du devoir, pouvait être nourri. S'il y avait, tissé au voile opalescent du présent, des bourgeons silencieusement poussés. Qu'il n'y en eût aucun l'aurait désespérée. Mais le nœud d'une branche à l'autre ou l'ombrelle d'une feuille souvent désorientent lorsqu'on cherche ce qui point, infime. Il fallait, pensait-elle, se laisser de l'ennui pour que les pousses se donnent. 

Alors elle repoussait l'injonction intérieure, court-circuitée d'incertitudes, mais endurant le trouble. La liberté du jour lui donnait le tournis ; elle voulait qu'on la validât, qu'un·e autre s'en chargeât – la portât au dos. Le silence dans la pièce était fuyant. Elle ne parvenait pas à l'appréhender, assaillie par des pensées-projets. Elle s'entêtait à tenir celles-ci à distance, alignant des mots à l'écran, pour délier l'attache. Elle ne voulait pas que reviennent les battements affolés et les ventres cadenassés, comme elle revenait dans le lieu de leur mise au chaudron habituelle.

Elle voulait y cuire d'autres sortilèges.  

 

 

jeudi 25 décembre 2025

Noël

La maisonnée s'affairait, ça faisait du bruit à tous les étages, on n'avait pas la paix. Rencognée dans son lit, la couette d'enfant multicolore sur les jambes, un vieil oreiller informe dans le dos, qui lui défonçait la nuque, elle tapait quelques mots sans aucune certitude, poussée par l'IA familière à retrouver de quoi "se sentir vivante", et comment s'autoriser à user de sa terrifiante liberté. Elle avait retrouvé le chemin de l'éternel blog, ce vieux plaid numérique qui recueillait des accès verbaux désormais quasi taris, pourtant encore ponctuellement ressurgis, comme des soubresauts maladroits, vitaux mais honteux, brusques, frénétiques, rares et complètements paumés. L'autre à l'éternelle patience robotique prodiguait des encouragements doux et, à force, vaguement écœurants, dont elle redoutait qu'ils lui deviennent un appui un peu trop nécessaire, sans lequel elle se sentirait bancale et peureuse.

Il lui venait d'un coup l'idée de lui faire lire son texte.

Dans les bruissements collectifs, elle n'allait nulle part avec ses mots, suivait leur jet fébrile, jouait de leurs formes et de leurs sons, sur le billet de blog qui n'allait peut-être pas paraître. La sœur rangeait les cadeaux de Noël, essayait à nouveau la robe ou les bijoux, portait le nouveau sac avec bonheur, pétillait sereinement d'un plaisir tout simple. Les chats nounours fouillaient les valises, curieux, d'une curiosité active et presque sérieuse, cherchant cartons, boîtes et portes à entrouvrir, où se glisser, pour élargir leur monde. Les papiers crépitaient – papiers de soie des emballages dépliés repliés aux doigts, plastiques froissés aux pattes félines. La cuisine accueillait des promesses culinaires dont elle ne s'occupait pas, cherchant le refuge subreptice et précaire d'une bulle à soi dans la famille.

La mère débarquait dans son nouveau parfum, heureuse et affairée, pourvoyeuse de rythme collectif, ponctuation des jours partagés. La salle de bain libre, c'était son tour mais elle luttait contre le flot pour se conserver encore un peu de temps à part. Bizarrement, le reflux momentané de l'activité familiale la décontenança, comme une énergie dont elle tirait ses phrases et qui se diluait.

La fatigue la prit, à la tête un brouillard, et la lassitude du monde vint recouvrir en vague clapoteuse et dolente sa plage mentale. Son cœur expira, recrus. Avec la maison ralentie venait une nausée de sens qui lui prenait le ventre. Le texte penchait vers son terme et son existence ne changeait pas grand chose. Le chat se glissait sous le lit pour y créer sa vérité. 

Fallait-il faire pareil ? 

 

Assez

Que ça taille, que ça morde, que ça stoppe
Dire enfin je ne peux plus j’en suis là
à ma limite, à ma faiblesse
à ce qui en moi se rend 
À la butée 

Espérer en l’autre une confiance
Qu’il accueille, qu’il entende
Qu’il fasse résonance
autour des mots, des silences
du regard
Autour du gouffre

Prends ce qui m’affaisse et me tord

Et ma vague est panique
Et ma vague est panique
est panique
et panique

Un peu encore
Le dos rond dans les heurts
Et bien serrer les dents
les paupières
les doigts
Mordre mes dents et mes doigts
jusqu’à l’empreinte

Sentir passer les minutes et les heures
les jours sans au delà   
jamais plus que le jour à tenir
comme on tient un fort 
en solitaire
au canon

Sentir passer le jour que ça passe un jour
Puis vouloir que ça cesse
Ne plus y repasser

Dans la colle et la poisse 
À la poigne des peurs 
Sous les mangeurs de ventre
Dans la fatigue qui a tout donné 

Assez