samedi 24 mai 2008

Corpus, oris: le corps


Elle passait ses mains humides sur les pétales d’une rose
Les gouttes y dessinèrent des arcs d’or
Et ça sentait si bon dans le jardin d’été
Une douce canicule étouffait les jupes pâmées sur l’osier des chaises

Une femme éleva la voix
De ses lèvres ouvertes une note pure, gémissante comme une lyre
Flotta dans l’air troublé de chaleur Des mains battaient
Un tambourin, des pieds frappaient la roche des terrasses grises

Les oliviers sommeillaient sous le sable brûlant
Les rubans ocres des chairs d’Orient nous ensorcelaient
Nous respirions avec peine oppressés par cette fougue
Chaude comme les tentations de nos amours charnels

Midi assommait nos souffles de ses bourdonnements
Des rythmes langoureux brisaient dans l’air leurs corolles odorantes
Les danseuses avaient la grâce de nos déesses
Dont les bras confondus en mirages tourmentent les coeurs

Les lèvres se faisaient désireuses de boire
Tous ces corps et ces sons mêlés aux saccades de l’encens
Le sourire d’une vieille passant le seuil dans la lumière jaune
Avait la blancheur des ongles des vierges

Et il arrive que ça se passe bien...


Vous voilà, tout moite et tremblotant. Vous atterrissez vous ne savez comment devant la porte indifférente d'une salle, dont le rouge vous évoque irrésistiblement l'entrée des Enfers où ronfle Hadès. Derrière cet amalgame de bois et de plastique vous attend l'horreur et le stress à leur plus haut degré de raffinement.

Vous allez passer une khôlle.

Vous n'avez jamais été aussi crispé sur le bracelet plastifié de votre montre, derrière bouée de sauvetage qui vous raccroche un peu à la réalité. Qui vous rappelle que vous allez simplement parler, pendant quelques minutes. Puis que tout sera fini. Finalement cette montre qui vous angoisse ne vous veut pas de mal. Elle devrait avoir la vertu apaisante des propos rationnels qu'on entend à longueur de journée; quoi de plus inévitable que le passage du temps, quoi de plus insignifiant, dans le cours inlassable de la vie, qu'une demi-heure à s'exprimer devant quelqu'un qui ne vous doit rien, à qui vous ne devez rien?

Mais voilà, cette relation lyophilisée, cette interaction impersonnelle et désinfectée, vous n'arrivez pas à vous l'enfoncer dans le crâne, et encore moins à l'incarner. Vous êtes là, vous êtes présent. Votre corps, vos mains, vos joues, vos yeux, votre voix... Pas moyen de se réfugier derrière l'anonymat de la plume. Ni même de faire comme si l'on s'adressait à un miroir.

Si encore l'autre avait la délicatesse de s'abstenir de tout signe de vie. Mais non. Ce que vous voyez dans ses yeux, dans ses mains qui s'agitent auprès de gribouillis hiéroglyphiques, c'est une distance froide et impitoyable. Parfois, c'est le découragement, ou l'incompréhension. Souvent, c'est le jugement. Vous avez l'impression que c'est cette phrase qui n'arrive pas à se terminer, ce mot qui n'est pas à sa place, cette transition qui se barre en couille, cette fausse rhétorique cousue de fils blancs, qu'on juge en vous.

Vous vous sentez exposé. Vous l'êtes. Et vous ne l'êtes pas seulement durant cette demi-heure interminable et trop courte. C'est tout votre corps qui se cabre, plusieurs heures avant le ding-dong fatidique de votre horloge de stress interne. Et vous ne comprenez plus comment vous pouvez avoir aussi peu de contrôle sur vous-même. Merde, après tout ce ventre il est à vous! Aucune raison qu'il ne se range pas aux exhortations parfaitement justifiées de votre conscience.

Vous avez l'impression de nager dans une piscine où les carrés de plastique des lignes d'eau se sont barrés. L'impression que quelqu'un a mélangé les drapeaux du slalom, sur la piste de ski. Alors qu'il importe avant tout que votre prestation soit claire et logique, vous avez le sentiment d'avoir malmené la mayonnaise en agitant la cuillère dans tous les sens, et qu'elle ne prendra pas.

Well, sometimes it happens . Et parfois non; dans ces moments-là, vous éprouvez la joie indicible d'avoir vaincu votre plus grand ennemi, c'est-à-dire vous-même.

Oui, il arrive même que ça se passe bien...

mercredi 21 mai 2008

Glace


Et un mot, un seul, vint mourir sur tes lèvres
Ce fut comme au printemps nos idéaux baignés d'aurore
Des montagnes bleuies du froid vermeil

Reflux en mousse de souvenirs
Vague où les phrases coulent des cieux qui se brisent
Et d'où tombe la neige

Ta tête blanche balançait des ans sans poids
Indolores dans leur cristal pâle
Tes regards voilés refroidissaient nos mots

Le chant du rouge astral astiquait les feuilles
Nos reflets luisaient, doux
D'oubli. Tes doigts crispés, sur le bord des âges

J'étais le souffle à ta bouche muette
Rameaux d'ombres fantômes, ivresse déchue
J'étais l'anse de ton repos mortel

"Je me souviens"... et tu disais
Refrain inerte où les doigts du pianiste ont mangé les touches
Brouillon d'amour; ce qui reste d'une vie

Et un silence, sans fin, résonnant des échos des coeurs
Qui meurent. A Phoebus qui sourie, grand Prince
un oeil se clôt. Défunte.

dimanche 18 mai 2008

Eströnhe (1): ou la beauté de notre ville de Lurdane


Il en fallait davantage pour démonter Mabro.

Certes, il n’avait plus un rond. Et même, il avait des dettes, ce qui l’obligeait, pour l’instant, à se terrer dans sa piaule misérable, en attendant que ses créanciers (taverniers, teneurs de bordels en tous genres) l’oublient un peu.

Certes, il avait été exclu du séminaire, après tout juste six mois de résistance acharnée.
Il avait fini par craquer. Il avait balancé à la tête du très sérieux Patriarche Ever, immaculé dans sa toge si blanche qu’elle semblait faire de la pub pour une lessive révolutionnaire, qu’il ne voyait pas comment les Sept dieux du Panthéon pouvait vivre dans Un seul Tout, celui du Cosmos infini de Lumière, et toutes ces conneries dont on leur rebattait les oreilles. « On a déjà du mal à vivre avec soi-même, comment voulez-vous que ces pauvres gusses, coincés pour l’éternité les uns contre les autres, aient le courage de continuer ? A mon avis, ça fait longtemps que y’en a un qu’a dégommé tous les autres. Ce qui ferait que le Sept Unique, bah… c’est qu’un Un unique. Evidemment, ça a moins de gueule ».
Il avait débité ça, l’air amusé et faussement pensif, devant les yeux baissés de ses camarades, qui attendaient la sanction inévitable. Et Mabro n’avait même pas eu la jouissance de voir le Patriarche rouge de colère, vociférant au milieu de ses postillons : « Elève Mabro, vous êtes renvoyé ! ». Non, le professeur avait dit, avec le calme désespérant des glaciers éternels : « Je suppose qu’il n’est pas besoin de vous indiquer la sortie ? Néanmoins je vous conseille plutôt la porte que la fenêtre. A moins que votre athéisme vantard ne vous aide à vous procurer une paire d’ailes ? ». La salle de classe se trouvait au 160e étage.

Certes, Mabro n’avait donc plus ni moyens de subsistance, ni possibilité future d’acquérir de tels moyens. Nadia l’avait jeté négligemment, la dernière fois qu’il était venu lui demander de l’argent. Son chat, Moustif, était parti courir le monde, laissant pour toute reconnaissance des soins que Mabro lui avaient donné lorsqu’il l’avait recueilli, sa légendaire ingratitude.

Un bout de carotte qui traînait sur une table. Une paire de chausses grisâtres trouées. Et une barbe de trois jours qui commençait à lui manger le visage. Mabro décida qu’il allait sortir. Du haut de la chaumière où il avait déniché son logement de misère, il n’avait même plus d’eau. Lorsqu’il tournait le robinet, des gouttes brunes maculaient l’évier et semblaient tomber à regret.
Alors autant aller prendre sa douche sous l’averse qui tombait. Mais Mabro avait l’impression, en plissant les yeux à travers ses carreaux sales, que même la pluie était gluante de crasse.

Dehors, les pavés résonnaient doucement sous les longs crachats de pluie. Le vent chatouillait les étals des marchands, soulevant les jupes des badauds. Un temps de chien. Mabro marcha les mains dans les poches pendant presque une heure, insensible au fait que ses bottes se remplissaient d’eau, émettant des « floc-floc » sonores dès qu’il faisait un pas.
Il passa devant des théâtres fermés pour cause d’incident de Magie. A la dernière représentation de Roméo & Juliette, une semaine plus tôt, le Théâtre de l’If avait été victime d’un étrange phénomène. Au moment même où Roméo, tourmenté par les affres de la passion, avait porté le flacon de poison à ses lèvres, au moment même où le public retenait des larmes et des reniflements, le Grand Hubert, l’illustre acteur qui jouait le héros de la pièce, s’était soudain levé en poussant un effroyable hurlement de rire. Et pendant plus d’une dizaine de minutes, sans que rien ni personne ne puisse l’arrêter, son fou rire avait continué, donnant à la tragédie de Maître Shakespeare l’allure d’une comédie de boulevard. On avait su par la suite qu’un démon Rigoleur avait ensorcelé le breuvage.
L’idée que de tels garnements, et que peut être d’autres individus moins inoffensifs, étaient lâchés en toute liberté dans la ville de Lurdane, avait passablement refroidis les amateurs de théâtre, mais aussi ceux de jeux du cirque, de combats de gladiateurs, etc… qui pullulaient dans ce grand fourmillement formant la capitale de notre sainte terre d’Eströnhe. Les enquêteurs du Temple avaient pu mener leur enquête en paix. On ignorait toujours si elle avait été fructueuse.

Le Dragon Bleu était déjà bien rempli. Dans l’ambiance chaude, à l’odeur âcre de sueur et d’urine, Mabro se blottit, une chope à la main. Bill, le patron de l’établissement, devait bien être le dernier individu dans cette ville à lui accorder un crédit. Mais bon… Mabro n’avait jamais eu aucun scrupule à profiter des imbéciles. Si ce n’était pas lui qui le faisait, ce serait un autre. Rosie, attablée au bar, draguait un moustachu déjà usé par les années. C’était plus la bourse qui pendait à sa ceinture que la beauté de ses traits qui intéressaient la courtisane… « Chacun sa merde », pensa tout haut Mabro.

Il bascula la tête en arrière, vivement, pour éviter de se prendre un plateau qui revenait vers le comptoir, coincé sous le bras d’un gros homme rougeaud. Mabro ne put jamais dire, par la suite si c’était le choc de son crâne sur le bois noir du banc, ou la bière, ou un coup de gourdin égaré qui l’avait assommé. Toujours est-il qu’alors que les membres de la Brigade Vile faisaient bruyamment leur entrée dans la taverne pourrie, une fléchette, lancée à pleine vitesse, vint se ficher dans le montant de la porte, à deux doigts du nez de Rahomert III. Ce qui déplut fort à ce gras combattant toujours prompt à mettre en mouvement ses biceps graisseux.

La bagarre s’engagea, engloutissant le corps inconscient de Mabro.

mardi 13 mai 2008

Crescendo/Decrescendo


J'ai regardé la terre, enfant
J'ai pleuré les nuages
Sur leurs têtes, au froid printemps
Régnaient les anges sages

J'ai marché vagabonde la nuit
Sous les doux peupliers
J'ai cherché dans l'herbe moisie
Les ombrelles des fées

J'ai chéri ces peuples anciens, curieux
Elfes, lutins et trolls
J'ai voulu offrir mon coeur amoureux
En le laissant au sol

J'ai dormi d'un rêve où la Belle Aurore
Se peignait sous les porches
Tendait ses doigts rougis, ses poignets forts
Comme d'étranges torches

J'ai flirté gentiment avec l'air frais du soir
Galamment il m'a dit
Que sa tête tournant la mienne faisait voir
Des beautés inouïes

J'ai fumé dans les prés à l'heure où les amis
Deviennent tâches sombres
Allongées, quand les tiges jaillisent, flétries
Sur mon sommeil qui sombre

J'ai péché bêtement en cachant à mon coeur
Le malheur qui venait
Dans le ciel brun gisaient des grimaces de peur
Sours l'aile qui tremblait

J'ai plongé dans un puit, rond et noir, comme un point
A l'haleine fétide
J'ai vu les parois lisses meurtries de mes poings
Et le sang rouge acide

J'ai hurlé, mais sans rage
Sans rien
J'ai cherché un visage
Humain

Je n'ai su que des souffles
Eteints
Et des gorges qui pouffent
Sans fin

samedi 10 mai 2008

Khalil Gibran, Le Prophète


Et une femme qui tenait un bébé contre son sein dit,
Parlez-nous des Enfants.

Et il dit :
Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à la Vie.
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne sont pas à vous.

Vous pouvez leur donner votre amour, mais pas vos pensées.
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez héberger leurs corps, mais pas leurs âmes.
Car leurs âmes résident dans la maison de demain que vous ne pouvez visiter, pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d'être comme eux, mais ne cherchez pas à les faire à votre image.
Car la vie ne marche pas à reculons, ni ne s'attarde avec hier.

Vous êtes les arcs desquels vos enfants sont propulsés, tels des flèches vivantes.
L'Archer vise la cible sur le chemin de l'Infini, et Il vous tend de Sa puissance afin que Ses flèches volent vite et loin.
Que la tension que vous donnez par la main de l'Archer vise la joie.
Car de même qu'Il aime la flèche qui vole, Il aime également l'arc qui est stable.

(Ce poème a été lu au baptême de ma soeur)

Lassë


"Dis Papi, tu crois que tous les gens qui sourient sont heureux?"

- Eh bien, ça dépend. Il y en a qui sourient parce qu'ils le sont, effectivement. Tu vois cette femme là-bas? Tu crois qu'elle est heureuse?

- Elle a l'air. Elle rayonne et les gens autour d'elle gravitent comme autour d'une étoile.

- Hum... Mais il y a aussi des gens qui sourient lorsqu'ils sont tristes, par désoeuvrement, par résignation.

- Comment peut-on sourire si on est triste? Comment peut-on pleurer et sourire en même temps?

- Pour moi pleurer, c'est déjà vivre. Il y en a qui attendent des années pour pouvoir pleurer, parce qu'ils n'y arrivent pas. Et quand ils sentent les larmes qui viennent, ils savent que le moment est venu de se laisser aller. Tu sais, un peu comme s'ils pouvaient se reposer, pour une fois, au lieu de tout contrôler. Comme lorsqu'on se couche au poker. Ils ont parié contre la tristesse, ils ont perdu. Et cette défaite a un goût de bonheur; ils ne se sentent pas coupables. Tu ne crois pas qu'on peut être heureux quand on a, comme ça, l'impression de s'être libéré?

- Comme ce monsieur, là bas, dans l'herbe? Regarde, il balance ses jambes dans le vide, on dirait qu'il brasse des regrets sans nombre... Ses yeux se ferment parfois, comme si ce qu'il voyait était trop douloureux.

- Lui, il a l'aura des hommes qui communiquent avec le passé. Un médium de la vie, si tu veux. J'ai des amis qui ne se retournent jamais sur ce qui leur est arrivé. Ou plutôt, les instants passés ne sont plus là que par des mots, des images un peu fausses. Comme si tu ne te rappelais plus de tes amis d'enfance que par les photos que tu as gardées dans un album, tu comprends? Mais cet homme, j'ai l'impression que si ses jambes ont aussi peu d'appui, c'est parce qu'il est à mi-chemin entre ce qu'il a été et ce qu'il est aujourd'hui.

- Peut être qu'il a vécu des choses importantes pour lui, ici?

- C'est peut-être ça. Les gens aiment cet endroit, et quand ils vont se balader, ils peuvent rarement s'empêcher de revenir sur les lieux de leur jeunesse, même si ça les fait souffrir.

- Mais si c'était de bons moments, comment est-ce que ça peut leur faire mal de les retrouver?

- Tu es jeune, toi encore... Un jour tu sauras que quelque chose de cette jeunesse est passé. Quelque chose qui aura disparu à tout jamais. Ça ne sera pas grave, mais ça te rendra triste. Nostalgique. Et là, peut-être, en souriant, tu seras triste."


L'enfant s'appuya sur l'épaule du vieil homme, l'air songeur. La petite tête brune tranchait sur la grande tête blanche.