jeudi 2 octobre 2008

"La nuit", Grand Corps Malade


Ça commence par un moment d' flottement, quand le soleil recule
Un parfum d'hésitation qu'on appelle le crépuscule
Les dernières heures du jour sont avalées par l'horizon
Pour qu' la nuit règne sans partage, elle a gagné, elle a raison

En fait, j'aime cet instant, j' vois le changement d'atmosphère
Et si j'y pense un peu, j' me d'mande comment ça peut se faire
Ce miracle quotidien, le perpétuel mystère
Qui fait qu'en quelques secondes on passe du côté obscur de la Terre

Voici une ode pour la nuit, les nuits, les miennes, les tiennes
Je ne sais pas comment tu les vis, moi, mes nuits m'appartiennent
Je les regarde et je les visite, c'est mon royaume, mon château
Je les aime et c'est tant mieux parce que j'aime pas m' coucher tôt

J' te parle pas des nuits parisiennes, des lumières et des décibels
J' préfère celles du silence et d' la pénombre qu'est si belle
J' te parle pas des nuits en boîte, celles des branleurs et celles des pouffes
Je préfère les trottoirs vides, quand la ville reprend son souffle
Comment exprimer ce que la nuit m'inspire ?
Ce qu'elle nous suggère et ce qu'elle respire
Ce moment d'obscurité qui met en lumière nos fissures
L'ambiguïté en manteau noir, la nuit fait peur, la nuit rassure

En tout cas, ce qu'est sûr, c'est qu'elle influence nos cerveaux
Prends pas d' grandes décisions la nuit, tu sais jamais ce que ça vaut
Pourtant, elle peut être parfois un moment d'extrême lucidité
Et c'est souvent la nuit qu' tu crois détenir la vérité

Chaque nuit, la suspicion fête son anniversaire
Et quand tu croises un mec dans la rue, y te mâte comme un adversaire
Y a des regards méfiants, menaçants ou pleins de panique
En tout cas, ce qu'est bien la nuit, c'est qu'y a personne sur le périphérique

Mais si t'as pas de voiture, surtout loupe pas l' dernier métro
Sinon tu raques un taxi ou tu dors avec les charclo
Tu découvres alors que la lune n'est pas toujours blonde
Tu découvres la vraie nuit, son vrai rythme et son vrai monde

C'est vrai qu' la faune de la nuit est assez particulière
Y a ceux qui taffent, y a ceux qui sortent pour voir les putes ou boire une bière
La police est là aussi, alors on peut se manger quelques claques
Quand on répond un peu trop fort, lors d'un contrôle de la BAC

Dans ta nuit, la journée qui vient d' finir se reflète
Tu fais ton p'tit bilan, journée d' galère ou jour de fête
Si t'as peur du lendemain, tu penses aux proverbes un peu balourds
"La nuit porte conseil" ou bien "demain, y fera jour"

Voici une ode pour la nuit, douce nuit d'été ou longue nuit d'hiver
Nuit calme et reposée ou nuit trop riche en faits divers
Nuit blanche lors d'une nuit noire où même la Lune s'est dérobée
Je te propose juste quelques photos de notre monde, face B

Voici une ode pour la nuit qui nous a vus remplir tellement d' pages
Qu'à cet instant je la fixe sur ma feuille, comme un hommage
Elle offre aux poètes tellement d'heures sans bruit
Qu'à ce qui paraît la nuit, tous les stylos sont pris

mercredi 1 octobre 2008

Châtelet les Halles


Châtelet-les-Halles était bondé, comme presque toujours. Théo avait déjà derrière lui une longue journée de travail, des victoires plus ou moins remarquables sur des armées de rapports à rendre, de coups de fil à passer. Voilà qu'en plus il devait se traîner, se traîner, oui, voyez-vous, derrière un des culs les plus gros du monde, qui l'empêchait de rentrer au plus vite chez lui profiter d'un repos bien mérité. Quand il y pensait... on n'avait plus le respect du guerrier, de nos jours.

Il tenta une esquive, brève, incisive, rapide, du côté droit. Le monstre de cellulite, devant lui, vira de même. La collision fut évitée de justesse.
Théo jura entre ces dents: "Putain de merde, bouge-toi la grosse". Il regretta de ne pas avoir parlé plus haut; la vieille devant n'avait rien entendu (en plus d'être énorme peut-être était-elle aussi au seuil de la surdité...). Sa vulgarité outrancière ne l'avait pas soulagé. Il fut tenté de prendre son mal en patience. En réalité, il n'avait pas vraiment d'autre choix. Sur sa gauche, des groupies anglaises aux chaussures roses et aux cheveux décolorés formaient comme un hérisson ébouriffé qui glapissait fort désagréablement. Cette voie-là n'avait pas l'air appropriée pour ses tentatives de dépassement.

Avec peine, Théo finit par approcher des tourniquets menant au RER. Il avait laissé derrière lui les lignes de métro ainsi que de nombreuses particules de sueur qui devaient maintenant s'en donner à coeur joie dans ce lieu puant et collant, recouvrant les rampes d'escalators, les bornes à cartes imaginR et autres supports maintes et maintes fois palpés durant la journée par des milliers de mains inconnues.

Le vrai slalom commençait maintenant. Théo se mit en "mode précision". Son regard tombait dans le vague, il ne fixait personne des yeux. Pourtant, il voyait tout. Du coin de l'oeil, il captait le moindre mouvement, même l'ébauche d'un déplacement. Il mesurait: corpulence, vitesse, habileté, habitude... Chaque silhouette qui remplissait l'espace des Halles devenait inconsciemment un mélange de composantes diverses, une petite boule de caractéristiques qui évoluait sur un immense plateau de jeu. Les règles étaient: ne pas ralentir et ne pas provoquer de contact. Hormis ces deux contraintes, tous les procédés étaient permis.

Presque excité, Théo serra plus fermement son attaché-case. Non pas qu'il prévût de s'en servir comme arme, protection, etc... pour rejoindre le quai du RER A. Non, plutôt pour s'ancrer dans le sol de béton balafré. Les deux pieds bien à plat, la volonté tendue vers un seul but.

L'arbitre siffla le départ.

Poteau, contourné par la droite. Bref redressement, à droite encore, pour éviter une femme maigrelette venant en sens inverse. Respiration, un espace vide dans le corps fluctuant du Châtelet (Théo en venait à considérer ce mot comme celui d'un animal légendaire, d'une monstruosité antique dont les hommes ne seraient jamais venus à bout... bien plus, qu'ils auraient contribué à recréer). Deux hommes d'affaires qui se profilent, chacun dans ses pensées. Des inattentifs. Théo les détestent. Ils imposent à autrui leur hébétude, forcent les autres à s'adapter à leur marche incohérente et endormie. L'un vient de droite, l'autre de face. Théo bifurque vers la gauche. Les deux hommes, derrière lui, manquent de s'embrasser violemment. Deux vagues "Pardon", échangés presque sans animosité, mais sans conviction non plus, s'élèvent dans son dos. "Que les gens sont mous", pense Théo. Il est un peu écoeuré.

Il reprend sa route, même vitesse, même allure. De grandes enjambées assurées, le dos bien droit. Sa stature lui permet d'être repéré de loin. Peu nombreux sont ceux qui osent le défier à ce jeu de zigzag.
Attention, il doit croiser maintenant le flot des passagers sortant de la ligne 4. Il serait plus simple de suivre un peu la masse, sur quelques mètres, pour tourner ensuite, mais Théo hait par-dessus tout la simplicité. Il déteste la banalité. Quel horreur que cet animal, le mouton!

Il avance, tout d'un bloc, le bras gauche peut-être légèrement en avant. Histoire de montrer qui mène la danse à ce couple de cinquantenaires qui s'approchent, avec au visage l'air méprisant que confère le bonheur lorsqu'il se croit supérieur à tout le reste. La manoeuvre est couronnée de succès. Théo sent qu'il approche du but. Il touche à la victoire aussi sûrement que le vainqueur d'une course sent sous ses doigts le métal froid de la coupe qu'on lui fourre entre les mains.

C'est là qu'il la voit. Pas très grande, les cheveux noirs, mi-longs. Une frange qui lui balaie les yeux. Mais surtout, et c'est ce qui le frappe le plus, une démarche. Précise, brève, incisive. Rapide. Une ondulation qui se faufile entre les corps maladroits encombrant les membres du Châtelet. Théo ne peut plus détacher ses yeux de ces mouvements fluides, élégants.
Il a trouvé son maître.

La jeune fille passe tout près de lui, sans le frôler. Contrôle parfait. Elle lui donne l'impression d'avoir des jambes de plomb, d'être balourd et lent. A peine s'est-il brusquement dégagé d'une impasse pour dépasser un groupe de touristes, qu'elle est déjà passée, irréelle, évanescente. Si belle... insaisissable.

L'escalator approche. Théo attrape un torticolis, à force de se retourner pour suivre son fantôme des yeux. La chevelure noire se fait happer par le monstre.

"Bordel de merde, qu'est-ce que...".
Un vacarme innommable s'élève de l'escalier mécanique. Théo s'est cassé la gueule sur une pile de bonshommes armés de valises ringardes. Son attaché-case fait un vol plané et atterrit, sonné, sur le quai. Là il vomit ses feuilles d'imprimantes par dizaines. Le train qui passe, sur le quai d'en face, fait danser les polycopiés comme les feuilles des érables d'automne, sur les chemins canadiens. Théo, étendu à terre, embrasse contre son gré ce sol exécrable qu'il foule tous les matins et tous les soirs.
Mais il a le sourire aux lèvres, en songeant à cette nymphe qu'il a croisée...

Somnambule


Voilà. Il est minuit vingt-cinq, qu'est-ce que je fous encore à blogger à cette heure?
Comme si c'était simplement une question de timing. Back in room, la journée est finie... Mais pour l'inspiration, pour ce besoin d'écrire qui vous prend, pas d'horaires, pas de contraintes.

Les portes de part et d'autre du couloir rose s'alignent. Vos pas claquent sur le lino. La clé est dans votre main, vous entrez. Vous rentrez, plus exactement. C'est que le "r" a son importance. C'est lui qui signifie le retour, qui signifie que vous retrouvez le lieu qui vous habite plus que vous ne l'habitez.

Dehors, plus grand monde. Certes, les nuits parisiennes sont rarement vides. On y sent toujours ce murmure au bord de la rumeur, ce petit grain de voix prêt à s'élever; même le silence fait du bruit, le soir, à Paris.

L'ordinateur s'allume; les diodes clignotent comme une révélation intermittente. Le flambeau de Saint Pierre, tantôt ardent, tourné vers vous, tantôt caché par l'ombre d'un habitant de là-haut, qui passe devant le feu.

En m'asseyant sur mon lit, en laissant mon corps, mes angoisses et mes espoirs s'éparpiller dans cet espace de 12 mètres carrés (ou presque), je sens quelque chose qui se concentre. Une frustration. Le refus d'une certitude. Il y a ce dédoublement entre ce que je vis et ce que je veux, entre ce qui est et ce que je voudrais qu'il arrive. Mes doigts n'en peuvent plus de se retenir, ils attendent avec une avidité dévorante la fenêtre de texte qui sera leur vomitoire.
Non, ce n'est pas de l'art. Ce n'est pas de la littérature, ni de la composition. Rien qu'un bout de vie qui finit de gigoter là, sur la page virtuelle d'un espace virtuel circonscrit dans un grand tout virtuel.

Dans tout cela, qu'y a-t-il de vrai? Ce que je ne puis m'empêcher de raconter ici, cela même a-t-il quelque réalité? On a l'illusion de tout laisser passer, en vrac: fantasmes, inspiration douteuse, volonté de créer. On se berce avec tendresse de l'idée que , dans ce moment, on dit plus que jamais ce qui imprime sa trace au fond de nous. Comme si l'on pouvait rendre parfaitement la marque que laisse le drap sur notre joue, quand on se lève maladroitement le matin. Mais dès qu'on quitte le lit, le dessin ésotérique de nos songes secrets s'évapore déjà.

J'aurais tout aussi bien pu laisser ma carcasse rouillée dans ce grand mou de vert et bleu, derrière moi. J'aurais pu vous éviter un post qui n'a d'utilité que pour la satisfaction (maigre) et le soulagement qu'il m'apporte. Trouvez-vous impudent et vulgaire de se reposer ainsi sur les autres du repos de son coeur?
Ca ne l'est pas. Puisqu'après tout, personne n'est obligé de publier. De longues années durant, j'ai écrit, écrit, écrit... Sans jamais dire quoi que ce soit à personne.

Après avoir vu un film où les gens de tous âges et toutes orientations sexuelles sont en couple non stop 24h sur 24, on se pose des questions. Hum..., non, ce n'est pas vraiment ça. Non, n'imaginez pas que c'est une énième crise de désespoir quant à une situation sentimentale au point mort depuis... (vous n'aimeriez pas savoir depuis quand). Au contraire, c'est la lâche indifférence qu'on finit par attacher aux choses, et dont on se repaît, car on croit y voir une sorte de sagesse supérieure. N'est-ce pas plutôt le renoncement qu'on aime dans cette posture de faux philosophe?

Une petite déception illumine ma soirée. D'ailleurs, si on y réfléchit bien, c'est elle qui m'amène ici, me poussant fermement dans le dos de ces deux petits poings froids. En fait, c'est moins qu'une déception; plutôt une contrariété. Mais ce sont les petites choses qui bousculent les grandes, rarement l'inverse. Nous trébuchons sans cesse sur les angles mal polis des pavés qui couvrent nos vies; nous ne tombons guère par-dessus la rambarde des ponts. Ce sont ces re-directions permanentes et négligeables qui dictent à notre humeur, à nos envies d'écriture, leur contenu.

Cette nuit, je suis trop fatiguée pour relire ce que j'écris. Et même s'il apparaît, par la suite, que c'est presque totalement illisible, tant pis.
Cela faisait bien longtemps que j'avais aussi peu peiné sur mon clavier.

mardi 30 septembre 2008

Rails


Avez-vous déjà regardé, lorsque vous prenez le train (métro ou RER, ça marche aussi...), à quoi ressemblent les rails de la voie d'à-côté? Ils sont luisants, brillants, et bien qu'ils soient souvent rectilignes, on les voit onduler comme des filaments sécrétés par un insecte curieux...
Ce matin, me levant de bonne heure, quittant un chez-moi pour en retrouver un autre, je me suis penchée vers la vitre, collant ma tête embrumée au verre opaque et sale. J'ai trouvé fascinants ces deux rubans de métal, à ma droite, qui se déroulaient imperturbablement. Je me suis dit que ce devait être cela, avoir un but, avancer dans une direction et laisser derrière soi ce qui n'a plus de raison d'être. C'était l'inévitable.

Emportée par le RER matinal, me détournant de la morosité du wagon, des gens encombrés d'eux-mêmes, j'ai imaginé laisser tout plein de choses derrière moi, le long de ces rails qui filaient sous mon nez. J'ai imaginé que nos vies passaient à la même allure, et puis j'ai compris que c'était le cas; car le moindre détail de la moindre seconde est si fulgurant qu'à peine né il est repris par le royaume des ombres: le souvenir, la mémoire, l'oubli.
Je me suis dit que tout ce qui me pesait aujourd'hui allait suivre la ligne du grand effritement des choses, et disparaître, pour moi et pour le monde.

Alors, dans la courbe que fait le train entre Bry-sur-Marne et Neuilly Plaisance, j'ai vu l'habitacle vieillot dans lequel je voyageais se tordre, se courber, comme nos pensées et nos rêveries quand nous tournons nos yeux intérieurs vers notre passé. J'ai vu les rails que j'avais croisés à toute vitesse scintiller au soleil levant, plus loin, très loin, immobiles. Eux que j'avais observés bondissants, insaisissables, déconcertants, se sont figés, marquant de longs traits noirs mes rétines endormies. Je me suis dit que le passé laissait lui aussi des rayures sur nous; il nous impose ces blessures un peu mortes, lui qui ne peut plus retrouver sa vivacité d'avant. Avant, c'est-à-dire quand le passé était présent.
Mais comme il refuse de partir sans trace, il s'arme d'un stylet et gratte sans cesse nos petits êtres humains. Comme si nous étions les tablettes du temps.

Et si c'était ça, la solution? Prendre du recul comme on prend le train, déformer ces événements raides et brutaux de notre quotidien... Les faire se courber à l'horizon pour les aimer, les détester, les juger ou les ignorer... différemment. Indifféremment?
A l'horizon, tout prend la même forme. Platitude. Sérénité.

Replongée dans le wagon par un cahot plus marqué, j'ai vu ces rails, dont la contemplation m'absorbait, disparaître. Un tunnel, un pont, qu'importe. Un instant d'obscurité, où la seule certitude est qu'on ne distingue plus rien. Un noir un peu plat, même pas profond, nous a happé sans hâte. J'ai perdu le sens, la direction, la marche avant et la marche arrière.
Et puis j'ai trouvé ça con, cette histoire de rails. Parce qu'on ne les voit jamais. Finalement, on se fait ballotter par la vie; on n'arrive rien à voir dans l'intestin bordélique du monde.

(pix: The Rail by bashcorpo, deviant)

lundi 29 septembre 2008

Moonlight


Mes yeux vagues glissaient sur l'angle d'un visage
A l'heure où meurt le jour j'errais sur ton passage
Te cherchant sans vouloir interrompre ta route
J'avais besoin de toi, besoin que tu m'écoutes

Des instants de langueur défiguraient le temps
L'attente inébranlable était un doux tourment
J'aimais la main de Dieu qui m'éloignait de toi
La lune se baissait pour embrasser les toits

Une sourde clarté en moi devint rageuse
C'est que je m'en voulais d'être ainsi amoureuse!
Je faillis lever l'ancre, abandonner le guet
En vain je fus vaillante; je restai où j'étais

Je vis les horizons se draper de leurs ombres
Mon amour fut bercé de ces coloris sombres
Puis tu surgis au loin, éblouissant la nuit
Tu passas sans me voir, et m'offris à l'oubli

(pix: deviantart, melezartworks)

dimanche 28 septembre 2008

Empathie


Léa s'arrête un instant et reprend son souffle, accoudée à la marge de pierre du Pont Neuf. Cela fait longtemps que la nuit est venue couvrir les reliefs parisiens d'ombre et de lumière. La Seine est si discrète qu'on en oublierait presque qu'elle vit, là, sous nos pieds. Son miroir noir semble immobile et endormi.

Elle a marché presque deux heures, dans la chaleur agréable du soir. C'était ça ou s'enfermer, une fois de plus, dans sa chambre, à se rouiller les yeux sur les pages d'un mauvais roman ou à s'assoupir devant un film médiocre. Le sac à main et l'appareil photo, attendant sur la chaise dans l'entrée, l'ont décidée. Elle s'est fait la belle.

Alors qu'elle médite, entre raisonnements et divagations, elle regarde les gens. C'est ce qu'elle sait le mieux faire. C'est ce qu'elle aime le plus faire. Elle voit des couples, des groupes, des solitaires. La nuit tombée ils se ressemblent souvent, un peu voûtés dans leurs cols de vestes, même s'il ne fait pas froid. Leur passage laisse des traces floues sur ses rétines fatiguées; des colonies sans fin de silhouettes noires, éthérées, dont les pas résonnent sec sur le pavé de ce cher Paris...
Et pourtant la vie déborde de ces spectacles nocturnes où les hommes deviennent des spectres, où les rues deviennent des corridors sombres, où le ciel devient une voûte de cathédrale.

Léa sait qu'elle ne devrait pas faire ça, parce que ça fait trop mal. Mais elle s'attache à ces ombres qui passent sans la regarder. Elle croit pouvoir connaître ces hommes et ces femmes mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes.
Il y a ce qui saute aux yeux de tous: les couples malheureux, les amis fâchés, les fêtards déjà bien imbibés. Ce sont là des éclats, des violences pour l'oeil et l'oreille qui s'enfoncent dans la molle douceur des nuits d'été.
Mais Léa voit bien d'autres choses. Elle voit cette fille, là-bas, attendre ce garçon, là-bas. Elle sent que c'est un espoir vain, et cela la rend triste. Elle voit des gens qui parlent, apparemment de bon coeur; mais elle voit aussi qu'ils ne s'écoutent pas. Elle voit tant de personnes faire les mêmes gestes, se tapoter gentiment l'épaule, se donner la main, s'enlacer, s'embrasser, se repousser, sans que jamais ces personnes ne leur donnent le même sens.

Léa voit la solitude un peu partout, s'insinuant entre les âmes. Pas vicieuse où dissimulée. Simplement présente, pour la seule raison qu'il ne peut en être autrement. Tout ce qui filtre, sur ces visages, ce sont des espoirs, des attentes ou des refus qui colorent l'air tiède de sentiments sans nombre, incapables de se déclarer, incapables de s'exprimer.
C'est cela que cherche Léa, le soir, quand elle s'en va errer au hasard dans la ville de ses rêves, l'appareil photo à la main. Elle est persuadée que, lorsque le marchand de sable endort les enfants dans leurs lits, dehors s'épanouissent nos émotions, avec quelque chose de sublime et d'incomparable. Mais pour les respirer, c'est vers le ciel de Paris qu'il faut lever la tête. Là, le promeneur attentif verra des volutes, des arabesques, des tourbillons d'amour, de joie, de tristesse, chambouler le décor parisien, subtilement, délicatement... Il verra suinter et s'envoler le non-dit ou le sous-entendu qui sont les isolants de nos consciences.

Léa ne peut plus résister à l'appel de ce spectacle. Chaque soir, c'est comme si elle allait voir son aurore boréale. Elle est là au milieu de la foule, à se nourrir d'un fluide qu'elle ne sait nommer, qu'elle appelle le "goût de la nuit". Parfois elle tente de le saisir entre ses mots et sa plume mal assurée. Elle n'y arrive pas. Seule la photographie peut la combler. Tous les soirs, elle mitraille les mêmes endroits, les mêmes gens, sans pouvoir s'arrêter. Elle se drogue à ces vies qu'elle connaît par empathie...
qu'elle envie?

Pas une seule photo d'elle, dans son vieux Paris. Pas une seule photo d'elle et de sa solitude.

(pix: deviantart, PhilipLim)

vendredi 26 septembre 2008

Dégoût


Paul renversa la pile d'ouvrages en équilibre sur le coin du bureau. Les manuscrits, les couvertures déchirées et les pages cornées s'évanouirent un instant puis se rappelèrent violemment à la réalité dans un boucan épouvantable. Ca faisait du bien. Le gamin lorgna avec envie sur le vase tout proche, grossièrement teinté de bleu, et dans lequel songeaient, paisibles, des marguerites desséchées. La main s'approcha, vicieuse, sans faire de bruit. Les doigts se saisirent de l'objet innocemment rêveur.
Des éclats de verre vinrent rejoindre le brouhaha de papier qui couvrait le parquet.

Paul se tourna vers la fenêtre entrebaillée. Il étouffait dans cette chambre, comme si la moindre molécule d'oxygène avait fui l'espace de ces quatres murs que baignait la clarté fade du couchant. Le ventre rond du ciel était percé en maints endroits par les tours de béton découpées à l'horizon. Le paysage était insupportablement indifférent, identique, froid. Paul sentait qu'il n'en pouvait plus de cette immobilité. Il était au bord de l'abandon. Il savait qu'il finirait par appartenir à part entière à ce territoire insensible où les gens s'ignoraient, où les vies s'ignoraient, où la vie s'ignorait.

Des lignes blanches de vapeur suivaient, flageolantes, de vieux vaisseaux rafistolé à la va-vite. Pas une tête humaine ne se mouvait en bas, sur les trottoirs gris.

Paul serra plus fort la lettre, dans sa main. Le certificat de décès l'informait que l'enterrement de son père serait entièrement aux frais du gouvernement de la ville. La netteté des phrases, leur tranchant pathétique avait achevé de le bouleverser. Il se sentait dans une rage monstre, comme si toutes ces conventions administratives, qui refusaient de pénétrer, du moins officiellement, son intimité, n'en devenaient par là que plus indiscrètes et répugnantes. D'un geste ample et rapide du bras, il vint prendre l'oreiller de plastique vautré sur la chaise, derrière lui. Le rectangle de tissu jaune, imperturbable, poursuivit son vol plané au travers de l'ouverture, et se mit à filer, sans hâte, vers le bitume. Paul espéra un instant qu'il heurterait un convoi officiel, un bâtiment de nettoyage des rues, ou même un simple aérospace de tourisme.
Cela, au moins, aurait signifié quelque chose. Cela aurait voulu dire que lui, Paul, aurait pu, ne serait-ce qu'une fois dans cette journée, créer, décider, agir... Changer ce cours immuable des choses, braquer le gouvernail vers la tempête adorable qui nimbait de vagues, au loin, la promesse d'une rédemption.

L'oreiller se laissa glisser, indolent, jusqu'au sol, sans rencontrer d'obstacle. L'impact produisit un léger bruit.

Écoeuré, Paul en voulut à la gravité.

(pix. by 0837 deviant)