vendredi 16 janvier 2009

The edge of love


Laisse-moi t'aimer, je suis prête, je suis tout prêt. C'est comme une évidence, ne le sens-tu pas? Il y a des frissons qui courent tout autour, le dos vaillant de la jeunesse se voûte un peu, de peur de grandir, car nous sommes à l'aube d'un nouvel été. Celui qui commence avec toi, qui porte en lui des promesses et des certitudes moirées au bord des cils et de leurs larmes. Nul n'y prête attention, et pourtant les sourires ont trouvé là leur point de tension. L'éclat qui brille veut nous éblouir, de peur qu'on ne l'oublie, trop vite, avec les béguins d'un instant, ceux qu'on se crée pour ne pas être seul.

Respire, laisse-moi venir, il n'y a que ça à faire, nous le savons. Sans ça, nous n'aurions pas ce même balancement qui nous met au diapason l'un de l'autre, et j'irai encore errante, au bord de mes abîmes d'interrogation, sans vouloir les quitter.
Mais maintenant je ne veux plus, j'ai trouvé le mot juste, la mélodie qui sonne et teinte les choses pour que je les voie de nouveau, nouvelles. Peut-être un soir, ton bras oublié près du mien, peut-être un matin un bonjour échappé de tes lèvres pour venir se poser sur les miennes, peut-être une nuit ta peau à tâtons qui trouve mes gestes aveugles... et le tourbillon trouble sous lequel je résonne. Ce qui n'a pas encore été passe au travers de moi, et me rend forte. Forte de toi, de ta présence qui ne partira pas, où la mienne restera figée.

J'ai trouvé mon point d'ancrage, une larme de rire sur les joues du monde, un carré de ciel bleu au-dessus de mes rêves. Comme ils sont beaux, comme tu es beau... Il est certain que tout commence aujourd'hui pour ne jamais finir, car je maîtrise le temps; de mon pinceau je peins l'éternel qui s'ignore encore, de ma plume je trace l'émail des joies et des peines à venir, que je ne fais qu'effleurer sans les dévoiler. Sans vouloir soulever l'étoffe dont l'amour, dans sa timidité, s'est vêtu.

Plane au-dessus de moi, et je suivrai ton ombre. C'est une déclaration à tant d'autres semblables, et pourtant, si je savais qui tu es... Je ne dirais pas ton nom, je le garderais pour moi. La vie me le demanderait, au terme de nos aléas, lorsque les méandres de nos jours viendraient à trouver leurs embouchures. Elle me le demanderait et je résisterais. Et puis dans une ultime bravade, où la fougue des premiers baisers prendrait sa revanche, je cèderais, certaine d'avoir été aimée.

Je ne crois pas aux prophéties. Je n'ai pas confiance dans les vieux grimoires. Mais je sais lire les lignes qui parcourent mon corps pour aller vers le tien. Même si parfois je les perds, il ne faudra que l'éclair d'une seconde pour que mes pas retrouvent leur course, espérance et mélancolie. Laisse-moi respirer une dernière fois, c'est la note où mes soupirs se posent, la rime où mes élans se brisent.

Les mots où mes mots s'exténuent, pour mourir on the edge of love.

(pix: The Cloister World, Inebrianta, deviantart)

jeudi 15 janvier 2009

What a wonderful world


(pix: blue sky by Sintija)

Belle journée que celle d'aujourd'hui...
A bout de souffle, à bout de nerfs, le café en ébullition dans les veines, les cernes et les sourires, et puis on recommence. Tous les jours comme ça? Je prends!

Que dire de plus? Sortie du lit du bon pied, et encore, ça n'explique pas. Il y a avait ce je ne sais quoi qui rendait le monde bizarre, un peu stupide, un peu gamin. Plus jeune, plus futile et plus taquin, le bout du nez frétillant comme (comme?)... Il y avait cette sorte de folie qui tombe en poussière dans les rayons du soleil, nous enivre avant que l'ayons vu venir, et nous rend plus semblables à nous-mêmes que nous ne l'avons jamais été. Ça fait du bien de se retrouver, parfois.

L'Ecole est toujours ce mastodonte de pierre et de décadence absolument charmant. Je m'y suis baladée en saupoudrant ça et là de fantaisie, de personnages et d'intrigues invraisemblables. Mais ce n'était pas nécessaire. La réalité était si rafraîchissante qu'elle m'a suffit.

A cours de mots je me vois contrainte de laisser ma plume virtuelle de côté; elle a toujours du mal à se laisser aller, quand il n'y a rien d'autre à dire que ces trois mots:

Je vais bien.


mardi 13 janvier 2009

A la peau blanche comme la neige, aux lèvres rouges comme le sang, aux cheveux noirs comme l'ébène...


(pix: Artic Finis by blackheir85, deviantart.com)


Il est tôt.

Trop tôt pour songer à ces choses-là, à ces enluminures de naïveté, à ces dentelles de rêveries. Les rares autochtones qui serpentent sur le circuit sont encore à moitié avachis dans leur fringues, l'air défait, les cheveux dressés sur la tête comme si l'Ecole avait brusquement été mise en apesanteur. Du Pot s'échappent des odeurs alléchantes, café, croissant ou jus d'orange. Même ces filaments parfumés, invisibles, qui mènent les élèves par le bout du nez, les guidant miraculeusement de leur chambre jusqu'au buffet sans passer par la case Départ et sans toucher 20 000, donnent le sentiment de composer un ensemble ébouriffé et hirsute.
C'est le matin des endormis qui daigne se lever sur la Courô.

Quelle est donc cette jeune fille qui se permet de juger de haut les réveils difficiles de ses compatriotes?
Derrière une vitre embuée où les arabesques de givre rappellent le flot de la fontaine frileuse, on voit un visage pâle où s'écarquillent deux grands yeux, dans lesquels tourbillonnent deux pupilles, frénétiquement, sans parvenir à dompter leur impatience.
Mais qui ne le serait, impatient, dans cette situation? Le beau Laurent vient de rentrer sur le terrain. Terrain piégé, non pas tant parce que la Courô, blanche, douce, et casse-gueule, a apprêté ses joyeuses farces et ses gamelles, mais surtout parce que Cléo, là, derrière la vitre, a tissé les moindres recoins de la cour de ses regards clairs.

Laurent ne daigne pas s'apercevoir qu'on l'observe. Cela fait des semaines qu'il ne daigne s'apercevoir de rien. Cléo ne pense même pas à choisir le désespoir. Tant qu'elle le verra, une fois, deux fois, plusieurs fois par jour, marcher tout près... Tant qu'elle le verra, lui, sa silhouette élancée, faite pour traverser le monde vêtue d'élégance, de simplicité, de perfection... Tant qu'elle pourra se nourrir de ces brefs éclats, de ce visage aperçu au coin d'un couloir, elle continuera à porter sa croix, un vague sourire au lèvres, le ventre noué et les pupilles tremblantes.
Amoureuse, et fière de l'être.

Elle n'en perd pas une miette, la Cléo. Ses lèvres roses, raidies par le froid, se cachent dans son écharpe. Son regard bleu-vert, noyé dans la blancheur qui l'environne, colle aux pas de l'homme en noir, à la chemise kaki, comme pour le retenir et entraver sa marche. Il faut croire que l'insistance d'un regard peut être plus néfaste qu'on croit.
Laurent, qui allait d'un bon pas contourner le bassin aux Ernests, glisse, opère une translation non maîtrisée vers l'ovale sombre, sa main droite tentant de se rattraper à une rampe imaginaire, sa jambe opérant un décalage brusque et inhabituel... Cléo entrouvre la porte qui donne sur la Courô, celle à gauche quand on regarde vers le NIR, celle en face quand on traîne près du CEA, celle à droite quand on sort du COF... Elle la pousse juste une seconde, le temps pour elle de lâcher un soupir, le temps pour les deux filles, à droite, de pouffer dans leurs foulards en soie, le temps pour Laurent, en face, de maudire le Grand Architecte du monde et de lui intimer l'ordre de le laisser poursuivre, debout, et sur ses deux jambes, sa route vers la cour du NIR.
Les prières sont exaucées, les injures efficaces. Cléo laisse la porte retomber sur son visage impassible, tendu. Elle se dirige vers la K-fêt, suivant toujours du regard, à travers les vitres, Laurent qui, sombre, avec ce je-ne-sais-quoi d'arrogant et de mystérieux, salue vaguement un professeur, et se rend dans la salle des casiers.

Elle se replie au fond, près de l'entrée de la cafétéria, près de l'escalier qui mène en K-fêt, parce que non, ce n'est pas la même chose, et le voit sortir à nouveau, se dirigeant vers elle. Que peut-elle bien lui trouver? Laurent doit avoir une trentaine d'années, il n'est ni trop grand, ni trop petit, porte un costume sombre, une chemise kaki et une sacoche noire à fermetures argentées. Visage ovale, dont les angles sont marqués par une mâchoire fine. Pas de barbe. Regard clair, de couleur indéfinissable. Démarche assurée, tranquille, où l'on perçoit pourtant, dans le mouvement de la main droite, saccadé, énervé, une tension invisible au premier abord, quelque chose prêt à éclater.

Cléo
se mord les joues. Bah oui ma belle, ce sont des choses qui arrivent. A force de le filer comme ça depuis des jours, tu allais forcément finir par te retrouver sur sa route, il allait forcément finir par t'arriver droit dessus, comme ça, comme maintenant, comme le Titanic sur son iceberg, sans pouvoir t'éviter... Tu vas te faire broyer, ma petite. Ton coeur de plume et de gloss va gicler, pressé par le refuge d'un sourire sur ce visage qui se donnera jamais. La petite fantaisie dont tu décores pour l'instant ta vie va te coûter trop cher pour ne pas laisser de traces sur la matière molle et blanche dont tu es faite, rêveuse et pleine d'espoir...

Un petit lutin tire sur la manche de Laurent. Cléo ne voit rien, elle a les paupières baissées, elle ne sait pas pourquoi, peut-être que ce serait trop dur de voir qu'il ne voit rien. Quoiqu'il en soit, un petit lutin tire sur la manche de Laurent. Ce dernier s'arrête, l'humeur massacrante qui marque ses traits demeure mais on y voit surgir les élans étonnés de la surprise et de l'abasourdissement, comme des cercles concentriques venus affleurer sur sa peau pâle. Il se penche vers les carreaux opaques, ses lèvres forment des mots que Cléo n'entend pas... Elle ne sait même pas qu'il les a prononcés. Elle triture le bas de sa manche en faisant les cent pas devant l'entrée arrière du Pot. Elle triture le bas de sa manche en attendant que quelque chose change. Elle triture le bas de sa manche en ayant peur que tout ça change.

Laurent reprend sa route. Les éclairs imperceptibles d'une émotion violente parcourent son être entier, mais c'est à peine s'ils altèrent sa démarche toujours tranquille, et assurée. Pourtant, qui le connaît bien saurait qu'il n'a pas pu se tromper. Alors c'est donc cela, il aurait recommencé...

Cléo lève la tête. Il arrive. Il s'apprête à passer devant elle, elle s'apprête à le sentir plus près, encore plus près, elle pourrait presque le frôler, sans le vouloir, sans faire exprès. Il ne voit rien, il a la tête pleine d'un mirage dont personne n'a idée, et dont tout le monde se fout. S'ils savaient... Mais Laurent pile net devant Cléo, sans remarquer ses petites joues pâles colorées par un sourire, ses pupilles tremblantes et le bas de la manche, qu'elle triture. Non, il étouffe simplement un juron, jetant un regard noir à ce monde qui semble contrecarrer ses plans. A la gauche de Cléo, en haut de l'escalier de la K-fêt, une silhouette de jeune fille, cheveux roux, talons hauts, fait fuir le beau Laurent et sa misanthropie matinale. Il fait demi-tour, brusquement, sans prévenir, sans prévenir... Elle n'avait pas prévu ça, la douce Cléo, d'ailleurs elle ne comprend. Tout ce qu'elle a vu, c'est Laurent avancer vers elle, se figer un instant, une rage disproportionnée plaquée sur le visage, puis partir, partir, sans raison, sans rien...

- Salut ma grande!
Cléo pivote. Devant elle, Esmeralda en personne. Non, ce n'est pas une blague, elle s'appelle comme ça. Il faut croire aussi qu'elle a tout fait pour coller à son prénom. Grande, belle, naturelle, en courbes et en déhanchés, gracieuse. Esmeralda, qui la salue.
- ... Salut.
- Comment ça va? Pas trop dur?
Esmeralda lui pose des questions banales, sans intérêt. Cléo n'a plus en tête qu'un homme qui a quitté sa route, l'a snobée et réduite à l'inexistence. Ça lui fait mal, à la Cléo, on peut comprendre.
Et l'autre, là, la fille parfaite, qui pousse son baratin comme un cadi poussif, au milieu des rayons enneigés de la Courô!
Pourtant, si Cléo avait fait plus attention, elle aurait peut-être compris ce que moi j'ai compris. Si elle avait levé les yeux, regardé Esmeralda, passé outre sa beauté, son aura, sa sensualité, elle aurait vu son regard tendu, prêt à claquer à la moindre torsion, poursuivre Laurent jusqu'aux tréfonds du 45.
Et elle aurait alors compris que son idéal masculin avait un autre chasseur à ses trousses.

samedi 10 janvier 2009

Latitudes ernestophiles


Il saute à bas du muret.
- Laurent, tu vas où? Hé!

Il bouscule un arbuste aux branches nues, manque de shooter dans un corbeau qui se dore la pilule sous une farandole de philosophes stoïques, aux visages anoblis par l'usure de la pierre. Bordel! Il a neigé ici aussi! Il manque d'aller embrasser les Ernests dans l'eau stagnante du bassin, via la ligne TGV-verglas qui traverse la Courô. Ses talons crissent, sa main droite tente de se rattraper à une rampe imaginaire en brassant l'air glacé du matin, sa jambe opère un décalage brutal et inhabituel... Les secondes ralentissent, lui tombent une à une sur la tête comme des aiguilles de givre. Finalement tout se fige, un équilibre précaire semble lui accorder sa grâce. La gamelle a été évitée, pas le ridicule.
Les deux poupées au teint de porcelaine, dans l'encadrement de la porte, le regardent en rigolant. Il leur ferait bouffer leurs jolies dents d'ivoire...

Considérant la mauvaise humeur comme une des attributions divines qui, de droit, lui reviennent, Laurent fusille du regard le prof maussade, celui qui fume une clope depuis longtemps éteinte, en suant par tous les pores un ennui navrant.
Non, ça, c'est à moi... T'as qu'à sourire, comme tout le monde. T'auras l'air con, j'aurais l'air de mauvais poil, mais au moins je serais le seul.

C'est bête, parce qu'il le connaît ce prof. Du coup, sa grande tirade reste coincée au fond de sa gorge, à se débattre entre éructation et déglutition. De toute façon, les mots n'auraient pas pu franchir ses lèvres; reste de self-control ou décongélation des cordes vocales en option? Peu importe, Laurent s'avance sous le regard vicieux de la cigarette consumée; il fait un signe de tête, qui ne veut rien dire, l'essentiel étant que l'autre puisse y trouver ce qu'il y cherche. Le prof en costume fripé doit y saisir un bonjour, ou un quelconque signe de familiarité amicale.
Mon cul, ouais... L'hypocrisie en dosettes, il a toujours du mal à avaler.

Des microbes, des éternuements, batifolent joyeusement sur le seuil du bureau COFien. Laurent pratique le slalom aléatoire, il finit donc par se heurter à des pensées désagréables... Programme d'études, partiels.
- Salut!
- Salut! Ça va?
- Ouais, et toi?
- Ça va.
A couper au montage, sans intérêt. Pas une seule lueur d'attention dans les flaques fatiguées des iris. Les gens s'en foutent, alors pourquoi leur jeter à la face leur propre médiocrité? Non, décidément, à couper au montage.

Laurent
regarde au fond du casier les ténèbres qui gigotent. Il attend quelques secondes comme si elles allaient lui pondre une lettre, une brochure ou un prospectus. Non, rien. C'est définitif, la journée sera placée sous le signe de l'absence.
Il en prend son parti. Pourquoi se prendrait-il la tête avec ce qui lui manque? Il se la prend déjà bien assez avec ce qu'il a. Derrière les vitres embuées, dehors, il aperçoit fugitivement un vide qui ondoie. La zone brouillée se déplace allègrement vers le CEA, couronne un instant la fontaine et se fond dans les vapeurs de neige, de l'autre côté. Plus rien. Mais c'est bien plus que du rien!
- Putain, j'y crois pas!
Laurent parle tout seul, il n'a pas pu se tromper. Sans rire... vous y croyez, vous, à cette apparition? ou plutôt, à ce vague brouillage de l'air, une seconde, l'instant d'un battement de cil? à ce balbutiement de la lumière, sans gêne, autour d'une silhouette humaine? Parce que Laurent y croit, lui. Et que vous ne pourrez pas lui ôter l'idée de la tête. Alors c'est donc cela, il aurait recommencé...

Bon sang, c'est à croire que l'antique monstre du 45 l'empêche de penser en rond ! Une autre connaissance se profile dans l'escalier de la K-fêt. Merde... Mais enfin, pas d'inquiétude. L'esquive est toujours possible; il y a dans l'atmosphère cette liberté qui se faufile par les interstices du microcosme ulmien, il y a les résolutions de début d'année qui piaillent encore un peu, et surtout, il y a les ressources dont Laurent dispose, parce qu'il sait bien que si on a commencé par parler de lui, c'est qu'il aura un beau rôle, et peut-être même le droit de figurer au générique. C'est déjà bien. On ne peut donc pas se permettre de griller la cartouche de son personnage en l'obligeant à se confronter, dans le ring des dialogues blasés, à tous les individus circulant sur le Carré central.

Alors, forcément, la solution lui tombe tout cru dans le bec. C'est à croire qu'on veut faire de lui le héros de la farce...

Dans la cour où barbote le vaisseau en perdition du NIR, Laurent s'avance. Sa silhouette filiforme s'imprime sur l'onde ensoleillée qui baigne le bitume. Il appuie quatre de ses doigts près de l'encadrement d'une fenêtre, avance d'un pas. Les chaises chromés de la cafétéria, qui prennent leur bain de soleil, jettent des regards curieux vers sa chevelure sombre, sa chemise kai et sa veste noire. Elles se seraient frotté les yeux, si elles en avaient eu. Oh, bien sûr, personne d'autre n'a rien vu.
Et de fait, il n'y a plus rien à voir. La chevelure sombre, la chemise kaki , et la veste noire, ont disparu sans laisser de traces. Ou plutôt, sans laisser d'autres traces qu'une marque brune qui court sur la façade, et dessine autour des carreaux une porte de grande dimension, à la dégaine toute médiévale, presque invisible à l'oeil nu...

Invisible?
Sauf pour ceux qui savent déjà où la chercher.

vendredi 9 janvier 2009

Je, et lui, et elle


- Vous savez combien ça coûte cette petite merveille? 6 000 euros au bas mot! Voyez-vous ça... c'est plus dans nos moyens, hein? Je crois que j'en ai jamais vu avant.
- Moi non plus. C'est vrai que ça a de la gueule.
- Hum, oui, c'est beau, hein? Il doit y en avoir à Compiègne.
- Je n'en sais rien.
Je, et lui, et elle, sommes assis dans la salle d'attente du labo; je, ou lui, ou elle, c'est pareil, attendons qu'on daigne nous inviter à nous déshabiller. C'est une image, bien sûr, on n'enlève que son manteau, son pull, pour tendre un bras blanc à la main gantée et à l'aiguille. Enlever davantage, ce n'est pas dans le protocole.
Nous sommes assis dans la salle d'attente du labo; et le vieux monsieur, à gauche, porte un chapeau de cow-boy. Et, à ce que je, lui, elle, pouvons voir, il aime les chaises à porteur.
- Vous savez combien coûte cette petite merveille?
C'est cher. Peu importe, je pense, ce n'est pas un objet de consommation courante. Mais le vieux monsieur est content de discuter, il attend sa femme qui est en train de se faire piquer. Pardon, de se faire prélever du sang. Du moins, c'est que je comprends après. Nous la voyons sortir, avec son chapeau démodé et sa mine fripée. Ils vont bien ensemble; je, lui, n'osons tenter d'imaginer la route, si longue, qu'ils ont fait côte à côte. Ça la déborde de penser à ces choses-là. Il y a de l'admiration dans ce débordement, un peu de fascination, et son sourire, le mien, le sien, le nôtre, qui plisse au coin de la bouche, parce que quand même, ils vont bien ensemble.
- Tu sais ce que c'est une vinaigrette?
Je vous promets que c'est ce qu'il dit. Je l'ai entendu. Elle l'a entendu, et lui aussi. De toute façon, c'est pareil. Mon narrateur multiple refuse le carcan d'un pronom unique. Que voulez-vous faire? Elle négocie. Je parlemente. Il s'adapte.
- Tu sais ce que c'est une vinaigrette?
Le vieille madame ne comprend. La question est étrange. La réponse n'éclaire pas grand chose.
- Une chaise à porteur, du Nord de la France je crois.
Pourquoi ça s'appelle une vinaigrette? Je ne cherche pas de réponse, elle et lui entrent dans la salle de prélèvement. Ca s'appelle comme ça. C'est un peu trop indéterminé à mon goût.
- Alors, qu'est-ce qu'on vous prélève aujourd'hui? Euh, un oeil?
- Tant que c'est temporaire, ça ne me gêne pas.
- Vous pouvez téléphoner à partir de 14h, et passer à partir de 17h prendre les résultats écrits. On vous rend votre oeil avec.
- Et le service après vente?
- Il y a un supplément.
- Bien sûr.
Bien sûr.

Dehors il gèle, des croûtes de neige maculent les trottoirs. Elle sent le bout de son nez rosir sous l'agression. Il sent ses doigts se raidir dans ses gants, dans ses poches. Je sens mon cou exposé aux morsures dans le creux de l'écharpe qui glisse.
Devant, la fille, elle s'est enfoncé le bonnet jusque dans la trachée! Non, ce n'est pas vrai. Bien sûr. Le bord effiloché de laine bleuâtre serpente au-dessus des sourcils, juste au-dessus. Il a l'impression d'être en filature, c'est sa faute si elle reste devant moi. D'ailleurs elle lui coupe la route. Nous sommes pressés, mais pas assez pour la dépasser. La fille au bonnet n'a qu'à passer devant, nous n'allons pas lui faciliter la vie. Je ronge mon frein, les sapins du Panthéon me font signe et le nargue.
- Alors, t'attends quoi?
- D'être en retard.
- Plus besoin d'attendre beaucoup, alors. Regarde, là, l'heure. Elle se fout de toi.
- Moi aussi je me fous de moi. Na.
Le bonnet bleu a pris (un peu) d'avance. Le 89, à gauche, passe dans un courant d'air. Un courant d'air, au milieu des courants d'air qui chatouillent Paris, qui font scintiller l'hiver. J'ai, il a, elle a froid. Il y a des choses à voir, et ça nous réchauffe. Un jeune homme à barbe blonde, bonnet aussi. Noir, elle croit. Il croise la trajectoire d'escargot de la fille au bonnet bleu. Collision?
Ils se connaissent, ça ne compte pas. Ils s'embrassent, je n'avais pas prévu. Parce que nous allons seuls, poursuivant le fil invisible qui glisse à nos pieds, je crois que les autres se font aussi traîner comme ça. Ils bifurquent, mais ils ne sont pas en couple. Ils se sont fait la bise. Elle les voit s'éloigner, sur sa gauche, sous les sapins, vers la descente Soufflot.
- Comment ça va?
- Bien, super. Ca fait plaisir de te voir.
- Il fait un froid de canard, c'est fou, ça fait longtemps qu'on avait pas vu ça!!
- On va prendre un café?
Non. Trop plat. Ils n'ont pas pu se dire ça. Mes pas, leurs pas, les nôtres, s'en vont tambour battant poursuivre leur répétition. Ceux de la fille au bonnet bleu, et du jeune homme à barbe blonde, ont disparu. Ou plutôt, ils sont à la disposition d'autres gens, qui peuvent les voir et les entendre. Moi, je ne peux plus, je suis déjà trop loin.
Non. Trop plat. Ils n'ont pas pu se dire ça.
- T'as ramassé Bob?
- Ouais, il est partant.
- On l'embarque, alors? Tu lui confies le rôle?
- Déjà? Tu es sûr qu'il est prêt?
- Il l'a déjà prouvé. Et puis Matt ne peut pas le faire.
- Ca va nous coûter cher.
- On n'a plus rien à perdre.
- On n'a plus rien de toute façon.
Peut-être. Moins plat. Ils se sont peut-être dit ça.

Je, et lui, et elle, nous continuons. Sans forcer, sans résister. Le monde coule et se déforme pour nous laisser passer. C'est la plume d'une ange, là-haut, qui nous fait une petite place, sur son parchemin taché. C'est bien.
Quelque chose de plus, il me semble. Il lui semble que c'est une insouciance, en même temps qu'un certitude. Elle sait que ça porte un nom, n'ose pas le prononcer. Ce n'est pas à elle de le faire. C'est à nous trois. C'est à moi.

- Alors, docteur... Dites-moi la vérité, je suis prêt.
- ...
- Ca s'est aggravé? Il n'y a plus d'espoir.
- C'est extrêmement étrange.
- La thérapie n'a pas fonctionné? Vous savez, je suis prêt. Je suis prêt, prêt à vous entendre.
- Vous vous répétez.
- C'est pour me convaincre.
- Je vous croyais prêt, donc convaincu.
- C'est en cours, enfin, non, c'est bon. Allez-y.
- J'ai refait plusieurs fois les tests.
- C'est mauvais?
- ...
- Très mauvais?
- Vous êtes guéri.
- ...
- Vous êtes en voie de rémission complète. Je ne peux plus rien pour vous. Vous n'avez plus besoin de moi.
- C'est impossible! Vous savez bien que j'ai besoin de vous, j'ai besoin qu'on me soigne. Elle en a besoin, il en a besoin, nous ne sommes rien sans vous, sans ce traitement!
- Je suis désolé, il n'y a rien à faire.
- ...
- ...
- Alors, c'est vraiment fini?
- Que voulez-vous que je vous dise? Monsieur, Madame, Mademoiselle, vous n'avez plus rien. Vous êtes apte au bonheur. Je dirai plus: vous êtes heureux, vous êtes heureuse. Je n'ai plus de rôle à jouer.
- Mais c'est terrible, docteur.
- C'est la vie. Ca va passer.

Je, et lui, et elle, nous n'avons plus froid. C'est parce qu'il y a un rayon de soleil. Et que les gens sourient.

(pix: Compass, CoriDietsch, deviantart)

samedi 3 janvier 2009

Faire ses voeux


- Euh... ça y est, c'est à moi de parler? Je... je peux?
- Bah vas-y, allez, fais pas ta timide. Pfff... ça rime à quoi toutes ces précautions? Bon, tu vas le cracher ton morceau ou pas?!!
- Oui, oui, mais... enfin, tu comprends, j'arrête pas de leur raconter pleins d'histoires, avec des lapins qui parlent et des autobus... J'ai peur de les avoir endormis. Vrai, ils dorment! Regarde!
- Alors quoi? Qu'est-ce que tu vois, p'tit génie? Ils sont là, ils attendent. T'as besoin qu'on te fasse une demande officielle pour prendre le micro? Une pétition ou un truc dans le genre?
- Non, arrête d'être aussi sarcastique! Simplement, je vois vraiment pas à quoi ça sert, enfin, tout le monde le sait qu'on est en 2009 maintenant. De toute façon, je te le dis qu'ils réagiront pas. Et puis d'ailleurs, qu'est-ce qu'ils pourraient répondre, hein? "Merci, c'est gentil", tout ça, tout ça? Pour ce que ça me servirait...
- Tu commences à me courir sur le haricot! Déjà, si tu commençais par formuler ne serait-ce que le plus petit début de la plus petite phrase qui te vienne à l'esprit dans ta petite tête bornée, on avancerait un chouilla!
- ...
- Bon, je t'ai vexée? Désolée.
- Non, ça va.
- Tu as besoin d'aide?
- ...
- ...
- Je ne sais pas par où commencer. J'aimerais faire original.
- Et bien commence par "faire", on verra après. Je t'assure, t'inquiète pas pour la forme. Y'aura toujours pire que toi...
- Alors, bon... euh... bonjour à tous.
- C'est ça, tiens bien ton micro, regarde droit devant, fait un beau sourire, et c'est parti! Je m'en fais pas pour toi, va! Avec ta bouille, tu feras fondre les projecteurs et les flashs te feront des risettes.
- Bon, arrête de dire des bêtises, je perds le fil.
- Tu en étais à "bonjour à tous".
- Oui, c'est ça... Merci à tous d'être venu, ça me fait chaud au coeur.
- "Et je voudrais d'abord remercier ma mère, pour m'avoir mis au monde..."
- Non mais tu le fais exprès ou quoi?!!! Tu parleras après, chacun son tour.
- J'essayais juste d'accélérer un peu les choses, sinon on est là jusqu'au réveillon. Eh, et sans jeu de mots, hein!
- ... Merci d'être venu, donc. Je voulais simplement célébrer avec vous cette nouvelle année...
- Ça va pas?! Tout de suite les grands mots... "célébrer"! Et puis pourquoi pas "commémorer"? Ça sent la poussière donc truc. Allez, secoue-toi, modernise-moi ça! Va pas me faire un speech super chiant façon ouverture du Festival de Cannes...
- Alors-je-vais-le-dire-très-vite-Bonne-année-à-tous-je-vous-souhaite-tout-le-bonheur-du-monde!
- ...
- ...
- Euh... tu crois qu'ils ont tout compris?
- Et bah merde! tant pis pour les vieux et les sourdingues.
- Ça ne t'aurait rien coûté d'articuler.
- Arrête, ça me met déjà super mal à l'aise. Soit je le dis en m'en balançant, et ça passe, soit je le dis sincèrement, et je vais avoir les larmes au yeux, le rouge aux joues, et tout et tout...
- Bah, c'est pas grave, ils te connaissent, ils s'en foutent.
- Bon. J'y vais.
- C'est ça, respire.
- Euh, merci de n'avoir pas quitté la salle. Je sais que c'est éprouvant pour vous de rester ici à regarder une fille s'agiter sur scène sans être capable de prononcer une phrase entière. Je fais un effort, juste pour vous souhaiter une très bonne année 2009, et espérer qu'on la passera, encore une fois, ensemble.
- A se remémorer les bons moments.
- A en inventer d'autres.
- A se crêper le chignon.
- A se tomber dans les bras.
- Sans jeux de mots.
- Sans cynisme.
- Avec l'espoir...
- Au coin des yeux...
- Au coin du coeur.



- Alors je vais m'éclipser discrètement... Le machiniste pour le rideau est encore en vacances, vous comprenez.
- Ça y est... ça y est, tu as gâché la fin!!!!!!!!!!

(pix: Happy New Year by liadys)

"Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler!" (Gracq)

(The World is my Canvas by *starlightblood)

Je n'arrivais pas à retenir les longs soupirs qui soufflaient entre mes lèvres. Je respirais fort, épuisée par les va-et-vient bruyants de l'air dans ma poitrine, alors que j'aurais dû me faire silencieuse et passer sur lui comme un courant d'air volage... Au lieu de quoi, je peinais sur mon pinceau, je me faisais présente, écrasant le modèle, le cadre, la toile, tout, de ma volonté de bien faire. Ça allait rater. C'était déjà raté. Impossible de continuer, j'avais dans le crâne une certitude qui me susurrait mon échec, et ça me démangeait de l'envoyer chier, cette petit voix qui se croyait maligne. Mais non... je retins mes velléités destructrices pour ranger, avec un semblant de sourire, mes pinceaux et mes couleurs à leur place.
- Désolée, je suis désolée Antoine... mais là, ça marche pas. Non, non, tu es parfait, c'est juste... c'est juste moi, j'ai besoin d'aller prendre l'air.
- Bon, ok, mais je pose pas gratos, hein, moi!
- Pas de problème, ajoutai-je sans même une pointe d'irritation.
L'art pour l'art, bah ouais, ça faisait pas mal de temps que j'y croyais plus...

Antoine partit, indifférent, les trois billets que je venais de lui tendre en poche. A la fenêtre, je vis sa silhouette indistincte se fondre dans la clarté humide des lampadaires. J'attrapai mon écharpe et me hâtai de quitter l'atelier où les restes de ma frustration me bouffaient le moral; dans l'escalier, je sautai les marches deux par deux pour aller plus vite. Plus vite vers où? Aucune idée...
Dehors il pleuvotait, un temps de crachin à mi-chemin entre un temps de merde et un temps de chiottes. Je rabattis la capuche de ma veste sur la courte frange qui me mangeait le front. Un bus passa dans un vrombissement sur ma droite. Je courus vers l'arrêt pour le prendre; au bout de la ligne, il y aurait bien quelqu'un ou quelque chose à reconnaître, à apprivoiser. La nuit opaque m'engourdissait, j'avais envie de bouger, et le véhicule couleur vert-RATP accueillit mon reflet échevelé qui trépignait sur place. Pffff... Alors, qu'allait-on faire maintenant?
Recommencer, demain, comme si ça allait marcher, comme si cette fois, la chance allait tourner. Je n'avais jamais été douée pour l'acharnement. Ou peut-être seulement pour "l'acharnement au mal" de Montaigne. L'irréductible acharnement à se délester de ce qui gêne, quitte à ne plus rien avoir. A ne plus rien tenter, parce que tout a déjà été envisagé, puis relégué dans un coin poussiéreux, le "Corner" des Désabusés. A chaque fois, c'était pareil, j'avais besoin de neuf, je me jetais sur une idée nouvelle avec tant d'ardeur et tant d'espoir que je la froissais, la malmenais... que j'étais déçue, que j'abandonnais... que je me demandais. Encore. Comme à ce moment-là, dans ce bus.
Saint Michel. Je descendis, parce tout le monde faisait de même. Je me laissai porter par le flot des Parisiens maussades et bougons. J'atterris dans un café, derrière une vitre engluée de reflets et de lumières, à noyer mes pourquoi? dans une goutte chocolat.
- Je peux m'asseoir?
Un jeune homme d'une trentaine d'années, barbe sombre, yeux clairs, vint prendre position en face de moi. Comme dans une pièce de théâtre, un nouveau personnage faisait son entrée en scène, et l'autre lui donnait la réplique.
- Allez-y, pourquoi pas... Je vous préviens, ce soir je n'ai pas de prénom, pas de nom, pas de numéro de téléphone. Ce soir...
- Vous disparaissez.
Un clin d'oeil, un sourire; ironique ou compréhensif ?
- Vous savez, je connais. Enfin, je pense. Je sais que c'est énervant les gens qui essaient à tout prix d'être à votre place. Parfois ça n'aide pas de se dire que notre cas est banal, que notre malheur est partagé par des milliers de gens. On aimerait que ce qui nous arrive soit purement et simplement unique, parce que si ce n'est pas le cas, alors... alors la douleur, la souffrance, la désillusion, tout ça... ça paraît bien trop extrême et ridicule pour une situation aussi communément répandue.
L'Etranger avait dit tout cela d'un long trait, à débit lent, posé. Ses mots, sans avoir été trop longtemps pensés, trouvaient tous seuls leur chemin dans l'air gris et bruyant. Il m'intriguait, ce grand échalas à l'assurance tranquille et énervante. J'étais dans un tel état de fatigue que je commençais à me demander où il voulait en venir, où je voulais en venir, moi, avec cette manie de parler avec des inconnus, de me raccrocher à des mots anonymes comme à une chance de tout recommencer...
- Vous voulez boire quelque chose ? hasardai-je pour échapper à la paralysie qui m'absorbait peu à peu.
- J'ai commandé un café, merci.
Un silence, au milieu du brouhaha et des étoiles qui tombent.
- Ça vous arrive souvent? demandai-je.
- De quoi? D'accoster des demoiselles à la mine renfrognée et au visage perdu à la terrasse des cafés? devine-t-il, amusé. Mais tous les jours! tous les jours, mon enfant...
- C'est ça, vous croquez les petits chaperons rouge en proie à la déprime. Mais il vous manque un peu de, hum... carrure, pour faire le loup.
Pas question de me faire emberlificoter par cet énergumène. Moi aussi j'ai la répartie vive. L'autre retient un rire qui se bloque au fond de sa gorge. Il a l'air d'avoir pris ma phrase en pleine gueule.
- Faire le loup...
Il est pensif, ses longs cils font battre des ombres sur le haut de ses joues pâles où serpentent quelques rides. Des marbrures laissées par les jours difficiles, peut-être... Moi ce sont mes cernes, immenses, qui me tiennent toujours compagnie.
- Eh, j'ai dit ça comme ça, hein! Descendez de votre petit nuage mélancolique, vous étiez mieux avec votre arrogance, tout à l'heure.
Il tourne à nouveau son beau regard translucide vers moi.
- Vous croyez? Sans doute. Dire que vous étiez ma proie et que maintenant c'est moi qui me fait courser par le chasseur.
- Vous inquiétez pas, je tiens jamais la distance. Vous ne risquez pas grand-chose avec moi... Juste de finir totalement libre et hors de portée de mes attaques. Je finis jamais rien.
- Que faites-vous dans la vie?
- J'essaie. J'essaie de peindre, j'essaie de créer, j'essaie de faire. Et puis je m'arrête toujours juste avant, je malmène un bout d'inachevé et je le l'abandonne dans un coin.
- Je ne voudrais pas être une de vos toiles, murmure-t-il pour m'agacer, alors que ses yeux, qui luisent dans les couleurs nocturnes de la ville, disent le contraire.
- J'avoue que ce n'est pas très attirant, en effet.
Je me prends au jeu.
- Oui... seriez-vous une de mes esquisses, ou même une des mes sculptures inachevées, qu'il vous manquerait inévitablement une main, une oreille, ou la couleur, ou le regard, ou autre chose... Qu'est-ce qu'il vous coûterait le moins de perdre? Qu'aurai-je la liberté de rater, si vous étiez mon modèle? Vous m'autoriseriez à foirer votre visage, votre dos, votre nuque...
En parlant, je détaille son corps immobile dans la buée des lampes... Je vois les lignes de force, les volumes, les couleurs, les mouvements imperceptibles qui rendent cette peau vivante à force de la faire frissonner.
Il m'attrape le menton et relève ma tête à hauteur de la sienne.
- Pour avoir le plaisir de finir sous votre crayon, j'accepte que vous ratiez absolument toute ma personne.
- Je ne sais pas si c'est en mon pouvoir, tout de même...
Je ne sais pas si c'est en mon pouvoir... L'Etranger me regarde sans ciller. Le hasard se dilue dans son hypnose, sourde, rassurante.

Une esquisse, une ébauche. Un trait de crayon, un point. Quelque chose sans fin. Puis rien.