vendredi 6 mars 2009

Mais toi non plus, tu n'as pas changé


Le halo d'une foule tire le coin de l'oeil et picote le galbe des rétines. Quelque chose dépasse et s'entr'aperçoit quand on ferme les yeux, la veilleuse allumée dans la nuit noire. Mes cils s'alourdissent par moments, au son des éternels échos du soir, refusent de choir à tes pieds, haletants. Le paysage palpite de silhouettes nombreuses, tracées en grandes fossettes sur les joues de la lune.

Je suis assise avec moi-même, juste à côté. C'est ailleurs que je regarde, autre chose que je vois. Peut-être trop proche, ça reste flou. Blafard - sans doute l'éclat d'une peau tendue, une joue pour un baiser. Ou le flou d'un mouvement trop rapide, le froufrou d'un coeur contre un autre - c'est une ombre seule qui chatouille le fond nocturne des heures. Peut-être n'est-ce que le cristal d'une larme qu'on n'a pas versée pour moi, et que je recueille.

Les pierres se taisent, je m'entends trop penser. Je voudrais disparaître pour mieux sentir, et tout laisser passer, à l'intérieur. Je sais qu'on y viendra, qu'on passera dans ces corridors encombrés. J'exhibe ma poussière intime aux frondaisons que grisent les étoiles, je veux qu'elle s'étiole en souffles et vapeurs. Ce serait mieux sous les promesses de tes lèvres, mais je ne choisis pas. Je ne décide pas.

Simplement je peux garder l'immobilité des morts et bercer ma chance auprès de ta demeure. Tenter le hasard, séduire sa main baladeuse pour qu'il la promène sur mon destin. Affectueusement.

Oui, ce qui brille c'est cette mélodie qui prend ma forme, et monte vers le ciel plus vite que mes doigts qui la brassent. Ça brûle sans crépiter - peut-être que d'autres peuvent la voir. Je ne sais pas si je veux la garder pour moi. Je sais que je ne veux pas la garder pour moi, mais la garder, oui. Pour quelqu'un d'autre. Pour Toi.

Les routes sont nues, les passants nus, les regards nus. L'instant pur dans le mouvement du bras, balancé, dans mes pleurs qui naissent sans moi. Les hoquets du monde se font musique. C'est parfois beau, les sanglots en cascades dans les chevelures des amants, les frissons qu'on remue sur des chairs brûlantes - et toute cette sublime violence.

Si toi non plus, tu n'as pas changé, il y a des chances pour que tout soit identique: les soupirs, les murmures, les enlacements. Dans le drapé de la nuit, les plis d'un même dessin, à travers les années de l'amour. D'un amour. Un parmi les autres, parmi les couleurs diluées sur la palette de l'artiste, qui ne peint qu'en gris. On voit tout, dans le gris de l'eau, sous les ponts enjambant nos chagrins. Parfois j'ai peur de m'y pencher, et de m'y rencontrer. Et puis je me rassure. D'autres épaules se touchent, au-dessus de la rambarde, dans le reflet d'encre. Les fantômes aiment la compagnie, alors les lambeaux du passé me parviennent en masse. Pleins de cette foule, qui tire le coin de l'oeil.

Je n'y suis jamais seule.

samedi 7 février 2009

"Ah comme ce parfait inconnu... semble aussi parfait qu'inconnu !"

Petite scénette, dans un palais quelconque, et sous les latitudes voulues... Le parfait inconnu renverra, dans l'esprit de chacun des lecteurs, à une personne bien déterminée, et l'amoureuse Clarisse, aura toutes les chances d'être aussi fantasque et compliquée que le lecteur lui-même.


L’AMOUREUSE :

Le flottement est familier, je ne m’en offusque plus. Au contraire, je cherche à l’apprivoiser, à le démunir en lui ôtant ce masque qu’il a trop facilement le loisir de revêtir. Oh, ce n’est pas très nouveau, ça, de me dire que je suis faible… Mais que ça fait du bien de se complaire dans son reflet, devant le miroir d’irréelles fantaisies ! C’est agréable, ça me réchauffe, là, quelque part dans le ventre. Ca arrange tout différemment, me voilà sans dessus dessous. C’est que j’aime ça le désordre, et son petit vent de nouveauté, et sa veine rebelle qui pulse à mes oreilles !
Alors de jour en jour, le sentiment fluctue, et les certitudes, une fois assurées, fuient, sans que je comprenne trop leur manège incessant, les course-poursuites auxquelles elles se livrent, entre mes interrogations et mes impressions. Je suis le terrain de jeux des étincelles de tous bords, et dans le bac à sable qui trône, fièrement, au milieu — au milieu de moi-même, et comme c’est grand, même si c’est insaisissable ! — des chahuts et des rires font mousser ce brouhaha qui fait que je m’y perds. Tout de même, ce serait trop bête de faire une bêtise… Mais si l’on ne décrypte rien ? Pire… Et s’il n’y avait rien à décrypter ? Et si tout ce qui nous paraît lisse était vraiment, inéluctablement, inévitablement lisse ! Malheur, pauvres de nous qui cherchons à cerner des visions derrière tout ce qu’on voit. Mes très chers que ferons-nous des apprentis sorciers, et des jeunes druides dont les mots et les notes vont se cacher dans les coulisses du réel pour revenir chargés de mystère et d’impossible ? Que ferons-nous des idéaux qui n’ont pas les pieds sur terre et qui nous aident à avancer ?
Il faudra les secourir eux aussi, leur apporter à grand flots l’improbable et le sans-queue-ni-tête. Il faudra se montrer fou, dans notre grande sagesse.

LE PAGE :

Je peux bien servir dans un sens ou dans l’autre, tendre mes petits bras pour porter des fardeaux imaginaires ! Comme j’aimerais entrer dans ce monde fait d’émerveillement, léger, et rose comme mes bonbons. Lécher les contours des choses comme on déguste une friandise, et oui, vraiment, se gorger de rêves jusqu’à exploser.

LA SŒUR :

Tout ceci est inepte ! Ma douce Clarisse, il me semble de mon devoir est de vous rappeler qu’en cette situation une dignité sans faille est exigée de vous. Laissez-là vos sornettes et vos baguettes magiques, et cessez de questionner ces gens qui ont si peu à dire. Regardez-les franchement, droit dans les yeux, et passez-vous de ces clins d’œil ratés, de ces langoureux regards qui manquent leur objet, et font naître, ô inconscients, des cibles qui n’ont pas lieu d’être. Ressaisissez-vous, ma chère. Et que pouvez-vous bien trouver à ce jeune homme ?
Il est vrai qu’un visage, à ses heures charmant, peut sans doute parfois éveiller vos désirs. Mais que diable, ce sont des perspectives qu’on ne voit que rarement, des formes qui s’éclairent parce qu’un rayon, joueur, vous fait perdre la raison, se mirant dans de beaux yeux bleus. Et qu’ils sont ternes, ces yeux frangés de noir, quand à nouveau on se tourne vers eux!
Soyez sage, ma chère, et rendez à votre esprit cette sérénité qui lui sied bien mieux.

L’AMOUREUSE :

Qu’il vous est aisé, ma sœur d’adopter ces propos, impartiaux, et pragmatiques, et sans aucun doute trop terre-à-terre pour voir ce que, moi, je peux voir, des cimes où je sais vivre ! Je vous aperçois minuscule parmi les dames de cour, les plumes des chapeaux et les parures en or. Et vous m’êtes insignifiante. Figurez-vous qu’il m’a fallu tantôt bien tendre l’oreille pour saisir votre voix. Et ce ne me fut point agréable. Je ne m’imposerai plus ce lourd devoir pour écouter vos balivernes si… et bien, si respectables ! Mon Dieu que c’est ennuyant, et que j’aime à renverser par-dessus bord, de mes phrases incongrues, vos cérémonies et vos rituels sans bavure.
Ce parfait inconnu me trouble. Je ne sais s’il m’aime. Et pourtant ce n’est pas cela qui me trouble, non. C’est bien plutôt que je ne sache pas si je l’aime qui me perturbe. Voyez-vous, un instant, ce sourire retenu qui affleure aux lèvres et l’éclat brutal sur ce visage qui me fixe… Je perds la tête. Oui, non, oui, non, je chavire seule, portée par mes suppositions, incapable de donner sens à ses gestes comme aux miens.

LE PAGE :

Alors il faut remuer tout ça, jusqu’à ce que ça se sépare, et que distinctement on analyse chaque mot, chaque intonation, chaque sous-entendu.

LE SŒUR :

Alors, il faut stopper le mouvement, se figer dans une attitude saine et irréprochable, et se contenter de certitudes peut-être lourdes, et raidies par le poids des siècles, mais dont la sagesse a été éprouvée. Si elles ont convenues à d’autres, elles peuvent vous convenir aussi !
Mais enfin Clarisse où allez-vous ? Et que cherchez-vous de ce pas fiévreux qui vous fait paraître une tigresse enfermée dans sa cage ?

L’AMOUREUSE :

C’est en moi-même que j’étouffe, et en moi je suis enfermée. Il faut que je le voie, ne le savez-vous pas ? Ce besoin est en moi si puissant qu’il m’est impossible de croire que tous ne le sentent pas. Oh, le jardin qui dort, et l’allée où Il est passé, je m’en vais les rejoindre, et donner quelque fraîcheur à mes fantasmes trop énervés…


(pix: The Experiement, Light4Shadow)

samedi 31 janvier 2009

The Room



Je reviens, comme toujours, à mes amours passées, à mes idéaux d'un temps, comme s'ils pouvaient n'avoir jamais changé. Je reviens ici, dans cette chambre qui fut si longtemps la mienne (et qui, prétendant l'être toujours, ne peut pourtant se hisser à cette réalité du "chez soi"), et j'y retrouve des espoirs que la vie, vieillissante, aurait dû faire disparaître. Au lieu de cela, impatients, émerveillés, ils viennent me saisir de nouveau. Leurs regards impérieux m'ordonnent de répondre. Qu'as-tu fait depuis tout ce temps? Qui es-tu devenue?

Il m'est impossible de leur répondre. D'ailleurs, les côtoyant de plus près, à mesure qu'ils se pressent autour de moi en filaments échevelés, je m'aperçois qu'ils ont eux aussi subi les affres du temps. Oui, ils me semblaient - quand ils étaient encore loin et lovés dans la poussière des meubles - ils me semblaient si semblables à ces imaginaires que je m'étais forgés il y a quelques années, et que j'avais laissés vaquer, seuls, dans cette chambre, après m'être envolée pour les latitudes parisiennes! Mais je me trompe. Non, ils ne se ressemblent plus. Sous couvert d'une innocence et d'une fraîcheur dont ils cherchent encore à se vanter, leurs faces sont ridées, leurs mots sonnent creux, leurs promesses se sont affaissées. Leurs milliers de petites mains me pointent du doigt, m'accusant presque. Regarde-toi, regarde ce que tu as fait de nous, regarde comme tu nous as tous oubliés...
Mais je pourrais tout aussi bien leur répondre: Regardez comme vous avez changé, vous ne valez plus rien, vous n'êtes plus qu'un souvenir, et l'âge vous défigure, et vous redeviendrez poussières... Poussières d'élucubrations. Et aujourd'hui, vous n'avez plus de consistance.
Alors qu'ils les brandissent, leurs poings menaçants, ce sont des fumées que je ne respire plus. Je n'ai plus besoin d'eux.

Oui, cela est juste, je n'ai plus besoin d'eux. Ils appartiennent à l'imagination d'une fille qui, je crois, n'existe plus vraiment, bien que souvent j'aimerais qu'elle soit encore là. Je n'ai plus besoin d'eux, mais leur absence pure et simple me serait trop lourde à porter. Alors l'espoir, malléable, diffus, planant dans l'air de nos maisons, glissant sur nos peaux, baignant nos réveils et nos couchers, me demande de me saisir de lui pour forger de nouveaux espoirs. Bannir les têtes poussiéreuses de mes anciens fantômes, peupler mon monde d'un autre rayonnement, encore vivant, encore fidèle...
J'ai peine à façonner ces chers visages qui me guideraient vers un désir quelconque. L'avenir me semble brouillé, confus, sans malignité je le vois se dérober à mes regards troubles. Peut-être même que je ne tente pas vraiment d'y discerner quelque chose de formulable. Quoiqu'il en soit c'est un flottement vague qui pour l'instant peuple cette chambre, une vibration opaque qui habille d'inconnu les scènes où mes regards se jettent, cherchant trop à saisir pour percevoir quoi que ce soit.

Et dans l'attente d'un naufrage
Les rêves cherchent à rester

De ce temps qu'il nous faut aider

S'engendre
un âge après un âge

(pix: Room, Idontknowupeople, deviantart)


jeudi 29 janvier 2009

Tempo


I didn’t know you moved so far away…
Je frissonne un peu, il ne fait pas si chaud. Et pourtant, ce froid qui vous attaque, pouce par pouce, qui gagne du terrain, conquérant chaque carré de peau tiède, vous embrasse dans une étreinte qui n’est pas si désagréable. C’est un cocon de glace qui vous immobilise et dont le contact vous tient éveillé, et bien que vous ne soyez pas vraiment à l’aise, du moins vous avez quelque tenue, un je-ne-sais-quoi de rigide par lequel vous vous tenez droit, presque digne. Même le sourire colle au visage, un peu raidi, mais profondément sincère.

Clignotant, tic-tac, tic-tac. Excusez-moi je tourne, je prends la vie de ce côté-ci. Oui, oui, c’est mon chemin, navré Monsieur de vous couper la route. Les gens arrivent encore à se bousculer sur les passages piétons ou les carrefours, alors qu’il y a tant de vide autour d’eux… Cela ne tend-il pas à prouver que nous aimons à nous heurter ? Que nous cherchons la violence de l’impact, de la rencontre, avec un corps différent, avec des mots nouveaux, avec des sentiments tout jeunes, à peine sortis de l’œuf ?
Bistrot 77. Changement de domicile, prévenir la préfecture et faire changer la carte grise. Des réminiscences du code… Mille excuses. Le Panthéon me regarde, à travers la vitre, imperturbable et bienveillant. Si je devais le décrire sous une forme humaine, je le ferai âgé et non sénile, bonhomme et non gâteux, majestueux et non insensible. Voyez vous-mêmes ce que l’on doit aux nuances, et tout ce qu’il y a de tableaux dans une seule couleur, de mélodies dans une seule note, d’histoires dans une seule phrase. Je m’amuse à découper le monde et ses progénitures virtuelles. Comme si, à l’intersection que forme chaque seconde avec sa sœur jumelle, je parcourais des embranchements par milliers, pour finir par suivre une route unique, et en abandonner une multitude derrière moi.

Un conifère, haute taille, tête branlante, sommeil au cœur, balance ses guenilles sur le chemin enneigé que j’emprunte d’un pas décidé. Je salue, poliment. Je ne me sens pas l’âme aux familiarités, mais la politesse la plus élémentaire reste tout de même à ma portée.
— Enchantée.
Passons notre chemin… Un silence qui vaut réponse (ou pas). Le sentier, maculé de poudreuse, n’a pas été foulé depuis plusieurs jours. J’enfonce avec délice les semelles de mes bottes qui font crisser le sol, comme si celui-ci ronronnait de plaisir sous la caresse de mes pas. J’allonge mes enjambées, je m’amuse à glisser, à déraper. Je joue avec le paysage qui n’a cure de ma présence, mais qui, un sourire moqueur au coin des lèvres, prend en pitié mes amusements solitaires. Et quand j’y pense, je préfère être seule.

Mais où va donc ce post ? Disons que j’illustre par une petite histoire « l’intersection que forme chaque seconde avec sa sœur jumelle »… Ou bien que la totalité n’a aucune cohérence, et que c’est le fragment qui a des choses à nous révéler. D’ailleurs je ne dis plus rien.

Je ne dis rien, personne à qui parler. Des choses à écouter, derrière le bruit de ma propre marche les aiguilles qui tombent, le soleil qui rougit (oui, cela fait du bruit, un léger craquement comme un feu de cheminée qui s’apprête à flamber). L’humeur est aux douces rêveries d’hiver, sous l’approbation silencieuse des comptines enfantines que nous avons appris, cru oublier, et dont il nous reste pourtant quelques bribes.
Et puis j’arrive à un croisement, où à vrai dire on distingue à peine les différentes routes se séparant pour former un squelette d’étoile. Mon incertitude ne me trouble pas, elle me ralentit à peine. Droite, gauche, tout droit. N’oublions pas le demi-tour. Je stagne un instant, sautillant sur place, dans les deux traces ovales de mes pas, comme pour m’enfoncer toujours plus profondément dans la terre d’hiver. Un instant il me semble que je foule une couche noirâtre qui perce sous la neige, qui sort ses petites griffes pour agripper mes bottes. Mais, en baissant les yeux, je m’aperçois, non, c’est encore tout blanc. Blanc jusqu’en bas, jusqu’au cœur…

Imaginez, si nous avions le cœur tout blanc. Le chirurgien ouvrirait la poitrine et parviendrait à ce cocon blanchâtre pour en sortir l’organe immaculé, juste un peu duveteux, ronflant doucement. Ronflant, oui, du souffle de la vie, un doux sommeil, une berceuse quotidienne. Bien plus apaisant qu’une opération à cœur ouvert, que le rouge sur les gants tout blancs.

Ma main droite fait des moulinets au bout de mon bras, comme ma pensée qui tourbillonne dans ma tête. Droite. Gauche. Tout droit. Peu importe. Je continue. Vous ne m’attraperez pas. Vous ne savez pas par où je suis partie. Moi-même, peut-être, n’ai-je pas compris que je viens de faire ce choix. Cela m’a semblé d’abord évident, puis une minuscule résistance s’est fait sentir, qui a craquée, s’est fendillée, a disparu. Et j’ai continué. Et mes traces ont disparu dans la poudreuse, je ne les vois plus qui me suivent. Je commence un autre voyage, celui d’une nouvelle seconde, au bout duquel, à nouveau le découpage infini de nos décisions et indécisions… N’est-ce pas fantastique ?

Cela me rassure, d’une certaine façon. Il se peut que pour un instant je loupe tous mes embranchements. Que je sois une promeneuse aveugle, que je ne doive qu’à la volonté d’un Dieu miséricordieux de ne pas me prendre les sapins en pleine gueule. Mais cela ne durera que quelques secondes, qui se mouvront en minutes et en jours, cela ne pourra pas dépasser quelques mois d’égarement pendant lesquels je naviguerai dans le vide. Le brouillard finit toujours par se lever. Il ne s’agit même pas d’apercevoir la terre.
Je sais que je retrouverai le sentiment du temps qu’on égrène au-dessus de ma tête trop remplie, qui se pose trop de questions, qui cherche trop à éprouver. Oui, oui ! Tout cela m’arrêtera de nouveau et m’accrochera, et je resterai, avec plaisir, longtemps, aux croisements d’une seconde et d’une autre seconde.
Non plus à attendre, mais à savourer ce que j’aurais trouvé.

(pix: White tower, Snowskadi, deviant)

lundi 26 janvier 2009

"En anatomie, la gorge est la partie du cou antérieure à la colonne vertébrale..." (Wiki)



Le crime est notre affaire...
Alors qu'une partie de mon esprit acquière une quasi-autonomie et cherche à provoquer l'inspiration, l'autre s'est figée, incapable d'aller plus loin, à la vue d'une gorge et de mots qui jaillissaient d'entre des dents monstrueuses, blanches et irrégulières. Vraiment, c'était horrible à voir, ces lèvres s'agitant frénétiquement pour former des paroles qui venaient me traquer, m'assaillir de toutes parts, et puis donner l'assaut final, au moment où le rouge me montait au joues.

Que me veut ce monde à me faire tant souffrir par les mots des autres? Mais je sais que souvent c'est moi qui me mets en position d'être touchée trop profondément par des bêtises, des vannes à peine inventées qu'elles sont déjà hors d'usage. Je n'ai à m'en prendre qu'à moi-même si les mots me terrifient, ceux qui ne sont pas à moi, ceux qui ne sont pas de moi, ceux pour lesquelles je n'ai pas la rassurante certitude de pouvoir les contenir, les calmer, comme on calme une bande d'enfants agités qui, s'ils étaient laissés libres de vaquer où bon leur semble, dévasteraient tout une maternelle.

Alors, parfois, quand ma conscience et ma volonté s'enfoncent dans les tréfonds d'une indifférence que je me force à feindre pour me protéger (mais cela est inutile), dans ces moments où je m'en veux de crier au loup à chaque infime secousse, j'ai des envies de meurtre qui me prennent à la gorge, des haines dont les effluves âcres me montent au visage et me font venir les larmes au yeux.
Le crime est notre affaire...
C'est ce menton blanc et cette gorge, en-dessous, tendue et secouée par les spasmes de la parole, qui m'attirent. Je me vois y planter, consciencieusement, avec une démarche presque médicale, une lame, qui serait fine et sans dentelures et qui, tout simplement, ferait taire le bruit des mots, leurs chuchotements mesquins et comploteurs. Oui, juste un instant détourner le flot, faire mourir les vibrations des phrases dans le jet sanglant qui fuse, et dessine un arc de cercle sans défaut avant de tomber à terre, à mes pieds.
Silencieux.

Ce ne serait plus de la violence, simplement l'aboutissement d'un geste qui aurait à coeur, ô noble projet, d'empêcher de nuire les pointes et piques qui sont les armes de nos conversations. Et encore, il y a pire... Les questions. Ces mots qui, par leur intonation montante, vous lancent un défi, celui de répondre sans vous empêtrer, sans vous vautrer sur le tapis taché de sang aux pieds de l'interlocuteur. Quel toupet, vraiment! Quelle incroyable audace ont ces questions imbues d'elles-mêmes, qui feignent d'ignorer tout le mal qu'elles vous font, c'est-à-dire le mal qu'elles vous donnent!

Alors, même si pour l'instant Thomas Lermand et sa destinée fluctuante de criminel sont encore à l'étude, les expériences quotidiennes m'offrent la possibilité d'imaginer les beautés d'un geste semant l'égorgement. Je pourrais créer un justicier venu d'ailleurs, un V revenu broyer les trachées impudentes, un oracle revenu fermer à tout jamais les bouches, pour qu'enfin nous puissions tous écouter le silence...
Nous repaître de ce silence qui souvent, quoiqu'on en dise, ne blesse pas, mais nous épargne, nous éloigne des mots quand nous commençons à les prendre pour des vérités transcendantes. Heureux l'acte sacrilège qui apporte la désillusion et fait tomber les masques menaçants dont se vêtent les phrases! Dans l'intervalle muet où nous nous trouverions alors, la vérité qui ne se dit jamais nous serait révélée.

Oh! Ce ne sont que réflexions tardives, et mes propres mots ne tombent-ils pas sous le joug de mon accusation? Je prends le risque qu'on m'égorge pour me faire taire, comme j'égorgerai encore, au plaisir de mes fantasmes, ceux qui, sans le vouloir sans doute, m'agressent de leurs murmures.

(pix: Blood on cloack, mohzart)

dimanche 25 janvier 2009

Une graine de vérité


Le crépuscule s'est fait fait la belle. Il a lancé ses longs crachats roses à la face du ciel, comme une bravade, et s'est tiré en douce, sans trop que je m'en aperçoive. Je suis occupée à brasser des souvenirs et des fantasmes, à les faire tournoyer dans l'air un peu froid de la chambre, pour qu'ils volent enfin de leurs propres ailes et s'élèvent par à-coups, lourdement, dans les hauteurs bleutées d'un ciel qui n'est plus qu'ombre aveuglante, de l'autre côté des vitres. C'est vrai, je ne distingue presque plus rien, rien que quelques griffures tordues, noires, noires, sur un fond déjà obscur. Ce sont les branches des arbres du jardin voisin.

J'imagine des choses qui n'ont jamais été, des bonheurs qui ne sont pas encore, des souvenirs que je voudrais garder, plus tard, si jamais la foi et l'espoir venaient à manquer. Je vis avec mes mondes virtuels, je grandis avec ces possibles qui se révèlent à chaque pas que je fais le long des chemins tortueux de l'existence, à chaque parole que je prononce, à chaque regard qui en croise un autre, à chaque sourire qui ne sert à rien et se donne juste le plaisir de naître. Si je me retournais à présent, je pourrais voir tout ce qu'il me plairait. Comme en dirigeant mes regards vers des réalités parallèles, souvent si proches de notre monde que je les confonds, je ferais advenir des instants de bonheur et des larmes apaisantes. Je pourrais inscrire dans cette chambre ton corps tout entier, ignorant de ma présence, et que j'admirerais...

Nous sommes dotés d'une puissance dont nous n'avons conscience, en laquelle nous n'avons pas assez foi, sur laquelle nous ne savons pas nous appuyer. Qui peut, sur cette petite planète bleue, jouer, comme nous, avec d'infinies créations? Qui peut décider, à notre façon, d'une étincelle de bonheur, d'un instant de fou rire, d'une parcelle de vérité? Qui peut se permettre d'avoir la tête aussi grosse que la caboche divine et, d'un vers, d'une succession de notes, d'un mouvement de bras, d'un coup de pinceau sur la toile, créer tant de beautés?

Il n'y a personne d'autre que moi dans cette pièce à moitié dénudée, où dans la bibliothèque les livres se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer, où dans les placards les fringues sont rares et désespèrent de jamais plus être portées.
Il y a tout ce que je veux entre ces quatre murs. Il y a l'espace ouvert d'un horizon sans frontières, où je vous vois, vous, vos phrases trop souvent répétées, les intonations de vos rires, les démarches de vos silhouettes, où je respire l'odeur de lieux si longtemps fréquentés qu'ils me semblent bâtis à l'intérieur de moi, façonnant l'architecture de mon imagination, la structure de chacun de mes textes. L'horloge avance, les minutes peinent à se frayer une voie parmi toutes les chimères qui s'amoncellent dans mon espace-temps, dans le foisonnement de mes pensées.

Et s'il fallait choisir, parmi ces lignes mêlées confusément?


Dehors, le crépuscule s'est fait la belle. Oui, cela fait longtemps, déjà... Près de moi, ton souffle régulier bat la mesure de cette nuit somnolente et paresseuse. Je passe un doigt sur ta nuque dénudée, pour m'assurer que tu es bien là. Ici. Sur terre. Au creux de mes rêves. Au futur. Au passé. Décliné dans toutes les nuances du monde, ton visage ignorant de mes mots qui te cherchent.

C'est tant mieux. Ne m'aide pas à te trouver.


(pix: Dragon reflection by Ironshod, deviant)

samedi 17 janvier 2009

"Tout comme lui, il avait le sentiment que leur relation était née de l'Inévitable."


(pix: Treasure Hunt by Foxfire, deviantart.com)

- "Invisible sauf pour ceux qui savent
déjà où la chercher"? Mon cul, ouais! J'me suis baladé comme un con devant le NIR, à écarter les doigts dans tous les sens pour la dénicher, cette foutue porte. Sans rire, j'ai l'impression d'avoir la main palmée maintenant, tellement j'me suis démené!
Laurent
et sa véhémence, qui fait sourire, parce qu'au fond on sait tous que ce n'est pas un mauvais bougre.
- Salut,
Laurent. La nuit a été bonne à ce que je vois?
Etienne
ne lève pas les yeux du parchemin sur lequel il laisse aller ses ongles propres et ses phalanges délicates, qui, dans leur mouvement incessant, semblent lire à toute vitesse les signes tracés à l'encre noire se chevauchant sous les tâches et les déchirures des siècles. Il ne lève pas la tête, mais un mince sourire tend ses lèvres fines, suscité par une complicité qui n'a plus rien à craindre. Cela fait dix ans qu'ils ne se quittent plus, Laurent et lui; alors, non, vraiment, il n'y a plus à hésiter. La place d'ordinaire réservée aux embarras et aux maladresses a été définitivement comblée par une amitié volage, rieuse et insaisissable.
- Putain mais t'écoutes un peu ce que je dis? Tu...

Laurent
réprime une exclamation pourtant bien partie, et se prend en pleine gueule le regard vert sombre d'Etienne, sa figure brune et pas rasée, et son début de sourire qui se meut rapidement en fou rire.
- Mais arrête de te foutre de...

Assaillis de bredouillements inintelligibles, les deux gamins de trente ans se laissent aller à rire en oubliant la syntaxe; ils se bidonnent, appuyés sur l'imposante table en bois massif qui sent la bière et la cigarette.
Laurent donne une grande tape dans le dos d'Etienne, comme s'il pouvait par ce geste arbitraire chasser les hoquets et les rires qui parcourent le corps mince et musclé de son ami. C'est peine perdue, d'ailleurs Laurent n'a que trop besoin, maintenant, de ses deux mains pour se tenir les côtes...

Un peu plus tôt dans la matinée
.
-
Etienne! Tu dois passer à la bibli, non? Tu viens avec moi?
- Non, je peux pas, je dois passer prendre des trucs dans mon casier...

Typhaine
soupire. Elle devrait se faire une raison, se résoudre à reconnaître l'inévitable inefficacité de son enthousiasme, mais elle ne peut réfréner ses envies perpétuelles de proposer des trucs aux gens. Malheureusement, ledit enthousiasme étant rarement partagé, elle se voit sans cesse obligée de traiter avec de petites désillusions, insignifiantes chacune à part, mais qui, amalgamées avec la grisaille de janvier, lui remontent comme une boule dans la gorge en fin de journée. Mais elle garde la certitude d'être dans son bon droit... Cela ne se fait pas de toujours dire non à tout!
Ses cheveux bouclés laissés libres de virevolter dans la brise matinale,
Typhaine s'approche des portes vitrées du NIR. Elle entr'aperçoit Cléo qui, pas bien chaudement vêtue, arbore un air d'inquiétude mêlée de rêverie diffuse.
-
Cléo, ça va?
Cléo
tourne la tête, par automatisme, murmure un vague "Bonjour" sans répondre à la question posée. Nous ne saurons jamais si elle a volontairement snobé Typhaine ou pas; il est trop tard pour lui demander, elle a déjà filé vers le Pot, sa carte ENS en main. Les bords plastifiées en sont déchirés et lui cisaillent les doigts.
Typhaine
pourrait y voir un signe du destin. Elle n'a pas lu l'horoscope ce matin, mais on ne peut nier que deux abandons, même légers, en moins de quinze secondes, c'est un mauvais départ. Elle passe en coup de vent vérifier son maquillage dans la glace des toilettes, puis franchit la porte de la bibliothèque, et monte jouer à l'apprentie archéologue, soulever des couvertures poussiéreuses, s'enfouir sous des siècles de savoir, se délecter d'un oubli bien mérité de soi-même au profit des vies illustres des autres ; elle ne sait plus rien du monde parisien qui, dehors, se dandinant pour suivre le rythme d'une vie un peu trop rapide, un peu trop leste, s'apprête encore une fois à assurer la continuité des jours en raccommodant l'aube et le crépuscule.

Etienne
a semé Typhaine. Il allume une clope qu'il fume lentement dans la cour du NIR. Il cache sa silhouette bien faite dans l'encadrement d'une fenêtre et aspire avec délectation les bouffées de nicotine qui le tapissent, à l'intérieur, de chaleur et de sérénité. Il est 9h10 à sa montre. Il lui reste un peu moins d'une heure avant de retrouver Laurent. Cette quête commence à lui peser, d'autant plus qu'il n'y a pas le moindre signe qu'elle doive finir un jour. Il craint surtout que Laurent ne parvienne pas à rester encore longtemps patient; il est sûr du moins qu'il n'attendra pas qu'ils aient épluché tous les vieux manuscrits d'ésotérisme de la bibli pour "péter son câble", comme il dit. Etienne n'a aucune envie de devoir à nouveau calmer son frère ulmien, ça le gonfle de devoir toujours se montrer raisonnable alors que Laurent a le privilège de l'emportement et de la disproportion.
Inspiration, relâchement, expiration. La cigarette se consume au ralenti,
Etienne se perd dans des souvenirs aux teintes délavées, aux contours rendus flous par les défauts de la mémoire. Promo 1998, un septembre splendide où pas un nuage ne faisait concurrence au bleu du ciel. L'excitation de la jeunesse, oui, c'était encore la jeunesse et son flottement, son alanguissement un peu vantard, parfois sérieux, parfois ridicule, mais qui faisait tellement de bien... Première soirée organisée à l'Ecole, un vendredi soir, dans le vieux gymnase. Etienne connaissait peu de monde, mais la bière déliait vite les langues et les corps qui, après deux voire trois ans de prépa, attendait simplement le top départ pour s'élancer sur le dancefloor au rythme envoûtant de la soul, pour se mêler aux vibrations des basses et aux hurlements du rock. Très vite il n'avait plus compté les nouveaux visages et prénoms venus s'imprimer, brusquement et très vaguement, sur le front plissé de sa concentration; au final, il disait bonsoir à tout le monde, faisant mine, comme les autres, de maîtriser toutes les données de la situation, et évitait de se mettre dans des postures embarrassantes en cherchant - chose inouïe! - à appeler les gens par leur prénom. Et puis, Cendrillon étant rentrée chez elle, la salle se démenant toujours, pleine à craquer, Etienne avait senti sur son épaule se poser une main, poigne ferme, paume large. Il avait pivoté pour se retrouver face à face avec un mec à la peau pâle, au visage ovale marqué par une mâchoire fine. Pas de barbe. Regard clair, de couleur indéfinissable. Démarche assurée, tranquille, où l'on perçoit pourtant...
- Moi c'est
Laurent, avait prononcé l'inconnu au regard perçant.
S'il avait bu, cela ne se voyait pas. Ses pupilles seules tremblaient un peu, mais peut-être était-ce la lumière vacillante des spots et le martèlement de la musique qui les désorientaient.

-
Laurent? Euh...
- T'as intérêt à t'en souvenir, vieux, parce que maintenant, toi et moi, on se quitte plus.

Etienne
, suant l'alcool et la fatigue, s'était tout à coup demandé ce que foutait ce ténébreux dérangé au pied de l'estrade, à lui tripoter l'épaule et à lui promettre une vie de couple pour l'éternité.
- Mais, je...

-
Parle pas, de toute façon t'es plus en état de dire quoique que ce soit que moi, ou n'importe qui d'un peu moins imbibé, puisse comprendre. Epargne-moi tes balbutiements, viens. Et puis, bon...
Laurent
l'avait regardé encore une fois dans le fond des yeux - on aurait dit qu'il l'autopsiait patiemment, séparant les chairs des os pour parvenir, dessous, à coincer entre deux doigts quelque chose comme une sensibilité, une personnalité.
- Bon, je te paie une bière.
Ça peut plus rien te faire, là.
Et voilà comment tout ça avait commencé. Quelques chopes plus loin, quelques échanges joyeux dans la poche, et ils s'étaient retrouvés à traîner ensemble leurs grandes carcasses sur la piste poussiéreuse de leur scolarité; quatre années, à peine entrecoupées de brèves escapades à l'étranger où, même s'ils étaient séparés, ils continuaient de vivre ensemble et de tout partager. Et, au final, un poste à l'Ecole pour chacun des deux. Par la suite,
Etienne avait souvent demandé à Laurent pourquoi, comment, au nom de quoi il s'était permis, ce soir là, au milieu de tous les autres, alors qu'il y en avait tant d'autres, de le choisir, lui. A chaque fois, Laurent l'avait regardé avec une certaine suffisance que ses haussements d'épaules ne parvenaient pas à masquer:
- Est-ce que je te demande pourquoi tu fais ce que ton destin te destine à faire, moi? Arrête de me demander ça... Tu sais aussi bien que moi que ça ne pouvait pas être autrement.

Et de fait, même si cette réponse ne le satisfaisait jamais pleinement, même si
Etienne détestait les tautologies et leur petit manège circulaire et creux, il se résignait la plupart du temps à donner foi aux paroles de Laurent. Parce que, tout comme lui, il avait le sentiment que leur relation était née de l'Inévitable.

- C'était pas la peine de t'échapper comme ça si c'est pour me tomber à nouveau dessus, et cette fois me déranger dans mes apnées bibliophiles!

- Ah,
Typhaine... Je pensais pas que tu serais dans cette salle, sinon je t'aurais accompagnée.
Aïe
. Bien sûr qu'Etienne n'a rien contre Typhaine, bien sûr que ça ne l'amuse pas de la planter toujours au seuil de la bibli, et de lui mentir en prétextant qu'il a d'autres choses à faire. Mais Laurent a été bien clair sur ce point - et d'ailleurs Etienne ne peut pas nier la pertinence de sa mise en garde : il est hors de question que quiconque vienne à découvrir ce sur quoi ils travaillent, et la raison pour laquelle ils vident progressivement, par des moyens plus ou moins légaux, la bibliothèque de ses ouvrages les plus anciens et les plus mystérieux... Alors, même si cela l'oblige parfois à adopter la misanthropie intermittente de Laurent, Etienne se plie aux règles. Pourtant il l'aime bien, Typhaine. Sa maladresse, sa douceur, et ses fossettes qui rigolent sous ses yeux sombres lui mettent du baume au coeur quand il sent la vie s'étriquer autour de lui.
- Désolé, j'ai quelque chose à emprunter, je repasse peut-être...

- T'inquiète pas, j'ai pas l'intention de te pourchasser entre les rayonnages! D'ailleurs, si tu ne veux pas me dire ce que
Laurent et toi vous vous obstinez à chercher, c'est pas grave, ça ne me regarde pas. Simplement, ne me prends pas pour une idiote, Etienne.
Maligne, l'excentrique
Typhaine. Etienne laisse un sourire affleurer sur ses lèvres. Bon, il ne lui dira rien, c'est clair, mais tout de même il peut...
-
Typhaine?
- Oui?

Etienne
, qui avait déjà fait quelques pas pour passer dans la salle 6, revient vers la jeune femme et pose ses deux mains sur le bord de la table qu'elle a recouverte, sans ménagements, de livres et de feuilles manuscrites.
- J'ai deux places pour aller voir
Le songe d'une nuit d'été, à l'Odéon. Ça te dit?
Typhaine
cligne des yeux, son coeur se rue hors de sa poitrine comme s'il voulait se frotter au torse d'Etienne, plus près, le frôler, sans le vouloir, sans faire exprès... Elle s'entend répondre:
- Avec plaisir! Pour une fois que tu renonces à m'échapper...

Aïe
.
Humour, humour, quand tu nous tiens. Tu es sûre que c'était nécessaire, ta blague un peu lourde, ma belle? Bon, peut importe. Etienne ne s'en embarrasse pas, regarde, il est déjà parti vers sa quête infernale, et toi, tu n'auras pas assez de toute cette journée pour te remettre de tes émotions. C'est ça, replonge-toi dans tes grimoires...
Et
calme-moi ce rythme cardiaque!