mercredi 7 mai 2014

Born survivor

Journée de gris sale barbouillée d'états d'âmes en vrac, qui s'échappent par tous les bouts. Jour d'humeur indécidable, va-et-vient fébrile entre revendications hystériques, rages mal digérées et rêveries fumeuses. Casque sur les oreilles, métro, gens, regards, à travers les couloirs d'une vie toute d'incertitudes, stations délabrées, stations douloureusement habitées, stations entrevues jamais atteintes, quelques coins d'escaliers où l'on se rend stone ; et l'envie de défendre contre tous ce labyrinthe à moi.
Ciel d'orage, mouvant, profond, qui s'écharpe, qui crève sur la BNF, répand ses longues entrailles grises et blanches sur nos têtes inconscientes - sur leurs têtes aveugles, moi je lève les yeux. Sentiment d'absorber le monde, d'avoir le monde tout en moi et de digérer dans un méli-mélo d'émotions contraires une sorte de vérité impalpable, fantasme du poète inspiré qui se shoote à coups de révélations incommunicables. On retape sa tour d'ivoire, on rafistole les trous de la charpente pour se cramponner à son logis intérieur avec un reste de savoir-vire.
Se couler dans le flot fusant des images possibles, gambader à l'aise entre les mondes, j'ai comme une fatigue hallucinée qui me colle à la peau qui aplatit tout, me jette à terre, là où les vieux démons guettent. Alors : des mots échangés, des drames personnels qui circulent en flux continu et imprègnent le tissu fragile du réel, qui le rendent innombrable.
Comme une fissure qu'on pressent, qu'on recherche, qu'on aggrave, qu'on travaille au corps à corps pour lui faire rendre toute son âcre tristesse. Jeu de forces, faut savoir parier pour perdre, jouer à qui morflera le mieux, à qui jouira en premier du désespoir à deux balles qu'on aime tant, qui ne nous lâche plus et qui bâtit en nous des citadelles d'outre-monde, architectures torturées de désirs et d'effrois désirables. 
Se mettre en jeu prendre le risque du malheur vouloir sentir à en crever
perdre sa carapace d'ennui
craquer l'allumette et foutre le feu

mardi 6 mai 2014

Tides of time

Trois gouttes d'encre sur la page, trois larmes tombées dans la nuit à travers le filet lâche de mes pensées. 
Trois fois le tour de ton corps, trois fois la lame aiguisée des souvenirs qui vient fouiller le coeur, remuer l'intérieur.
Trois lignes en fragments qui pointillent sur la page, destins à peine tracés, non fléchés. Trois flashs de musique qui viennent cramer la tête, assourdir la conscience, tromper l'attente. Accrocher le regard et griller les rétines dans un dur abandon des sens.
Encore une fois, encore une, à ressasser tout ça - à oublier tout ça en dansant, en jetant des morceaux de moi là, au milieu des gens, pour tout habiter, pour dévorer les autres, me rassasier enfin - jamais ? de mon besoin des autres.
Trois sourires échangés dans un clair obscur de stroboscopes, et le rail tortueux de mes désirs qui se courbe, qui s'hérisse et poursuit tout délirant sa course aux dérives profondes.
Trois notes, trois mots, des mots encore par centaines - qui effacera le plus vite ton visage qui saura tant triturer ton souvenir que tu disparaîtras dans le noir des rythmes, dans le souffle humide de la foule et son agitation glaçante.

Désarticule à travers l'orage grondant des sons, ploie l'échine sous la caresse brutale des notes. Trois fois remets en jeu tes certitudes et brille dans le noir, brillons du noir si dur si froid si beau, je veux brûler tes étincelles. 

Danse la courbe du réel qui se cambre, qui vrille et craque.
Attrape-moi.

jeudi 1 mai 2014

Aperçus

Des scènes de beuverie lasse dans une auberge mal famée, ou une séance de cinéma entre deux amants tranquilles et tristes, qui ne se parlent plus. Un coin de tapisserie racontant les exploits perdus d'un sombre chevalier errant. Une atmosphère lourde, étouffante, où pèse une musique violente et où s'acharnent les corps à se rencontrer encore - peut-être un souterrain où on s'éclate dans les rave parties du futur. Une scène de soleil levant sur un lac endormi, qu'observe un seul témoin perdu dans ses rêveries, avec aussi sans doute, quelque plume à la maison, où le coeur à l'orage. Ou bien plus vaste, plus grand, plus ambitieux : une histoire de lecture effrénée, dans une bibliothèque où pourrissent les livres, où la page tourne sans qu'on ait plus besoin de la tourner, où le temps attend l'oeil qui lira la fin, pour déclencher son sortilège séculaire.
Un vaisseau venu d'ailleurs, transportant une cargaison d'extraterrestres bien comme il faut, incompréhensibles et affreux. Une langue à décoder, à apprendre, pour communiquer. Une langue inconnue qui s'empare de la Terre, se répand comme un poison,  parasite les hommes... Un langage qui nous détraque et parle à travers nous. Qui nous parle.
Ou encore : quelques vers sur les cimes étourdissantes du monde, où chacun verrait jusqu'où il veut voir. Une vue imprenable, sur nos chimères et nos fantasmes.

Aujourd'hui, j'effleure seulement.


mercredi 30 avril 2014

Moisson



On attrapait les fleurs volantes
Coupées par les têtes chenillardes
Les mastodontes d'acier rasaient la campagne
Et faisaient mousser l'air 

Poussière pollen on courait derrière les monstres
On attaquait les bêtes hurlantes
Qui sifflaient la moisson
Jouer attraper les herbes folles filantes

Tomber à terre dans la poudre brûlante
Marteler des poings, cogner pour rire
Se rouler dans le crin dru des champs
Entendre les hommes gémir

Sous le soleil fondu, souffler en cadence
Voir les regards des femmes guettant la tempête
Et toujours le lourd fracas des machines
Aux têtes avides dévorantes

Alors rire dans la tension du soir
Rire de se cacher de se chercher
Sous les foins, au seuil de la grange
Face au soleil qui tombe dans le champ

Un coup de feu partait au ciel
Claquait dans les étoiles naissantes
Pour sonner la fin du labeur
Nos rires s'étouffaient en bâillements

On rentraient bras fatigués
Mains blessées genoux sales
Le sourire au visage sous l’œil des mères
Le sourire las des enfants indomptables

Dans le lit c'était un dernier salut
Un caillou encore jeté sur une fenêtre
De la paille du jour retrouvée sous les draps
Et le sommeil trouble des rêves

mardi 29 avril 2014

Ah, on la connaît bien, on est de vieilles amies elle et moi, des plombes qu'on se fréquente, entre deux clairs de lune bien glauques, à mâchonner nos crépuscules de déprimes et suffoquer sous nos chemises. Elle m'a dans la peau, la garce.
Alors aujourd'hui, quand elle se pointe again, je la salue à peine. Elle s'installe là, près de moi, me grimpe le long du ventre, m'arrache la gorge à coups légers de griffe, et vient peser sur ma poitrine, indélogeable. Je la regarde, on se toise. Je lui souris.
Je te connais.
On me la fait plus.
Je sais que tu vas rester là, à dormir sur mon corps, à imprégner ma peau, à noyer mes poumons sous tes coups violents et tes caresses maudites, je sais que tu vas me respirer à petit coups, des coups encore, coups de stress, coups de blues. Tu vas m'absorber dans ta profondeur sans fond, étroite, me coincer là dans tes bras maigres, m'étouffer de baisers décharnés et je vais chercher mon souffle, chercher l'air qui s'échappe de ma bouche, pour le retenir, te l'enlever.
Corps à corps intime, dans la pénombre des paupières closes, à s'enfouir sous le drap pour y être mieux, plus au calme, plus seules dans nos luttes éprouvantes. T'affronter seule, te présenter mes larmes, ma rage, mon désespoir ; jeter dans la balance toutes les raclures du cœur, celles qu'on décolle après la peine, dans les grandes blessures rouges quand elles palpitent encore, celles qu'on ose à peine regarder mais qu'on récolte quand il le faut, pour grossir le rang.
J'ai mon armée d'horreurs à t'opposer.
Mais rien ne te change, rien ne t'émeut. Et quoi que je fasse, je me débats en vain contre ta poigne indifférente, presque joyeuse, quand tu joues avec moi. Moi la souris, toi le chat.
Nous prédatrices. Je me love en toi, j'essaie de t'amadouer. T'utiliser. Pour me foutre de tout, des autres, du monde, pour me battre résignée, croire que je suis tombée là, au fond, et qu'enfin sous mes pieds c'est autre chose que la tourbe imprévisible des bordels ordinaires.
Ah, toi et moi, on se connaît trop : je sais que tu me refuseras même ça. 
Allez viens, je t'accueille dans mon ventre, dans ma chair, dans ma tête. Je t'offre l'espace de mon être, je t'offre mes mots, des phrases nouvelles, juste sorties du tombeau, pour grignoter tout, te nourrir de moi, me verser dans un malaise tes nausées familières.

Angoisse, viens mordre à ma poitrine trouée et me percer les tempes. 




lundi 28 avril 2014

Le canal


Quand on marche près du canal, là où le flux métallique de l'eau part en courbes glaçantes contre les pontons noirs, on a toujours comme cet arrière-goût étrange, amer, désirable, qui palpite sous la langue et rappelle des contrées lointaines, aperçues en songe, échaffaudées en rêveries diurnes. Dans ces moments, je marche à peine, allégeant la pesée de mes pas sur le sol de bois et de béton mêlés, ralentissant la course de mes pensées pour saisir, d'un mot, ce je-ne-sais de magique qui surgit tout à la fois de ce paysage de banlieue désolé, du goût de l'eau mordant sur les planches et de l'odeur d'une agitation tout juste passée. Alors, il faut souvent que je m'asseye un temps, pour appréhender en moi ces sensations troublantes, lourdes, qui débordent et charrient tant de choses entrelacées, poétiques et nostalgiques, jusqu'à noyer les soucis quotidiens dans des certitudes poignantes et indicibles. Et, le crayon à la main, le livre ouvert sur mes genoux croisés, je laisse mon regard errer sur les pavillons gris, au-delà des murs qui bordent le canal, à la recherche d'un spectre ou d'une apparition, et j'attends le mot qui manque.
Une fois, j'ai entendu sur le pont en contrebas, sur le pont tout hérissé de lambeaux d'acier rongés par l'onde acide, un rire qui fusait d'un amas de blocs de pierre dissimulant à ma vue un être inconnu, improbablement là lui aussi, à quelques pas de moi. C'était un rire de femme, un rire moqueur et séduisant, dont la saveur sucrée troublait l'atmosphère hostile, comme gelée, des lieux. Ma méditation se brisa à cet éclat furieux de joie forcée. J'entendis aussi qu'on jetait des graviers dans l'eau impassible ; le bruit de ces chutes aquatiques nimbait d'écho nos deux âmes errantes échouées sur le bord d'un même canal, fausse coïncidence, en périphérie des grandes artères. J'entrevis la forme floue d'une conscience à la recherche, comme moi, de sensations autres, perdue dans des mots trop nombreux, qu'elle venait jeter à l'eau pour s'en défaire. J'eus la certitude troublante de côtoyer une âme poétique qui nourrissait sa mélancolie à la source de ce canal désaffecté.
J'avais fermé les yeux pour ne pas voir cette femme, pour l'imaginer seulement et frôler dans le silence bruissant de l'eau sa solitude, et l'imaginer, la façonner dans mon esprit, me délecter de son altérité indécidable. J'y ressuscitai un moment ma foi et quelques phrases me vinrent, que je laissai échapper, et qui tombèrent elles aussi dans l'eau comme autant de cailloux rugueux à qui je rendais une liberté. Je palpai la page blanche du livre sous ma paume et elle me sembla merveilleusement nue.
Aujourd'hui, personne n'habite en passager clandestin ma promenade baudelairienne. Il me faut inventer ceux dont je veux peupler mon monde.
En proie à une étrange sensation d'arbitraire, on peut alors se relever, marcher les mains dans les poches, la nuque tachée du couchant brun qui s'écoule au-delà des habitations et revêt la ville d'une poussière de terre brûlée. On peut tout faire advenir dans cet endroit déserté, fait pour des rêveries démodées. 
Comme souvent, j'arrache la page blanche et je la livre aux eaux. Elle gonfle, elle se tord, elle hurle sous le métal liquide des eaux sales. Elle engendre en se noyant quelques images nouvelles, qui surnagent un moment à la surface du canal et de mon imagination languissante. Je la vois descendre des rivières sans fin, se jeter au bout du monde dans des contrées exotiques, là où il y aurait encore des fleurs, des arbres, des couleurs et des femmes souriantes pour les arborer. 
Et c'est assez pour moi que d'imaginer ma page blanche se gorgeant de ces merveilles lointaines.
Alors on rentre vers la ville, on rentre dans la ville, on rejoint la grotte étouffante de l'humanité après une heure de vie.

dimanche 27 avril 2014

On était dans le lit tiède de nuit, doux de baisers, rêche de caresses. On voyait le rai du jour urbain percer au coin du lit, sur la couverture rejetée laisser sa tache claire et impudique. On sentait sous ses doigts le drap plié déplié froissé par les doigts, assoupi désormais, reposé. On entendait ailleurs la vie renaissante des autres et le balancier de l'aurore frapper ses tendres coups.

On rêvait à hier, à demain, on se nourrissait de visions, on était voyeur dans le lit plein d'ombres. On était l'esprit planant libre dans ses égarements délicieux. On devenait souffle inaudible dans l'autre souffle, étranger - deux souffles libres aventureux, côte à côte, lovés dans le jour nouveau.

On était arrêté, suspendu à cet instant-là. On referme les yeux pour le prolonger.