samedi 31 mai 2008

Lui Je N(ous)


Comme un étau nos deux coeurs se serrent
C'est trop douloureux d'aimer notre distance
Trop difficile d'être ton aimant
Et quand je ne sais plus faire, je prends ta plume

Regarde le jour qui brille en gouttes pâles
La banalité d'une vie me semblent nos merveilles
Je fouille sans gêne le corsage du monde
Pour y trouver enfin ma réponse à toi

Mon beau courant qui part et vient
J'aime à lâcher la barre, envoûtée
Mon balancement brusque, t'appelle-t-on passion?
Non c'est mon pauvre coeur qui s'emballe sur la grève

Alors le temps prend ses formes étranges
Il irrite mes sens autrefois sans allant
J'ai ta voix dans ma tête comme l'aurore qui chantonne
Ma tête d'alouette prête à faire ton faux pas

Est-ce l'attente qui tremble dans ces lettres tracées?
Le bruit du monde se plaît à frissonner en moi
Toi ma rêverie, mon décalage
Qui crève lentement mon ballon d'hermétisme

Seule l'écriture m'arrête ici
Mes lèvres sans mots ont renoncé
J'ai peur du vide, du silence, de l'instant qui viendra
Mon extase inouïe te respire tout bas

Eströhne (2): ou les lendemains de beveurie


« Eh, la gueusaille, bouge-toi le train ! ».

Une cascade glacée rinça la figure sale de Mabro. La source d’éternelle jouvence ? Avait-t-il rejoint les muses enchanteresses et les nymphes des sources ? De vagues échos se répondirent dans sa tête. L’impression qu’une équipe de foot avait élu domicile dans les circonvolutions de son cortex, et que le ballon rebondissait dans la lucarne de son crâne. Des gouttes brunes, se faufilant à la commissure de ses lèvres, lui apprirent que c’était l’eau de la Tamise et sa crasse sombre qui ruisselaient sur son visage. Sortant de son demi sommeil, Mabro se releva brusquement, juste à temps pour balancer un coup de pied au balayeur en vêtements verts qui venait de rabaisser sa dignité.

Il commençait à faire jour. Mabro avait passé la nuit sur les pavés, au milieu des épluchures de pommes de terre, échappant de peu aux contenus peu respectables de sauts vidés depuis le haut des fenêtres alentours. Le Dragon Bleu gisait quelques mètres plus loin, sa porte éventrée. Et Mabro n’avait pas la moindre idée de ce qui s’est passé.

Il avança en titubant, grimaçant lorsque ses jambes engourdies refusent d’obéir. Un garde en habits d’argent, de l’autre côté du pont, poursuivait sa marche matinale et les premiers saltimbanques installaient leurs estrades. En s’approchant des murs noircis de la taverne, Mabro chercha vainement à repriser l’écharpe trouée de sa mémoire. Un peu comme un puzzle dont on lui aurait piqué des pièces.
Soufflant fortement, appuyé contre le mur, sa tête frôla un bout de parchemin placardé sur le bois du volet d’où dépassait un poignard. On pouvait y lire :
« Mabro Réann, ex-membre du Séminaire d’Eströhne, répondant à la description suivante (…) est recherché par la Garde-en-Chef. Toute personne susceptible d’apporter des précisions utiles à l’enquête est priée de se rendre à la caserne de surveillance la plus proche ».

Dans la tête de Mabro, tout un tas de petits engrenages se mirent à cliqueter. Les rouages de sa mémoire avaient beau forcer, il lui semblait qu’il se balançait au dessus d’une plaie béante par laquelle tous ses souvenirs avaient fui. Et parce qu’il était impossible qu’une convocation de la Garde soit une simple invitation courtoise, il commençait à craindre que son ivrognerie ne l’ait conduit à agir de façon peu raisonnable…

En tous cas, impossible de faire jaillir la moindre étincelle de cette obscurité où il se trouvait plongé. Il revoyait nettement Rosie, au bar, il revoyait la Brigade arriver en trombe… Sa nuque revoyait probablement le coup qu’il avait pris, vu les élancements qui la déchiraient. Et puis plus rien. Mais à voir l’état du Dragon, la suite n’avait pas dû ressembler à un bal de charité.

Mabro passa la tête dans l’embrasure calcinée d’une fenêtre disparue : à l’intérieur, une bonne partie du mobilier avait été ravagée par les flammes. Celles-ci, probablement alléchées par l’alcool saturant les chopes et jusqu’à l’atmosphère ambiante, avaient crû joyeusement. Des lambeaux de capes et des chapeaux transpercés de flèches gisaient ça et là. Des éclats de verre tapissaient le sol. Il n’y avait pas âme qui vive.

« Monsieur achètera bien une montre ? ».
Une main s’abattit sur l’épaule de Mabro et le tira violemment en arrière. Il se retrouva face à un homme maigrelet d’une trentaine d’années, de petite taille et dont les os saillaient sur les avant-bras, mais doué d’une force impressionnante. « Devos, meilleur fournisseur en ville de ces petites merveilles », proféra ce dernier en lui tendant la main droite, tout en gardant la gauche fermement agrippée au poignet de Mabro. Mabro, toujours passablement mal réveillé et tentant vainement de redescendre sur terre, ne put s’empêcher de trouver la situation étrange. Mal à l’aise, il essaya de se dégager de l’emprise de son petit interlocuteur, mais celui-ci le repoussa brusquement contre la chaux noircie du mur. « Vraiment, vous devriez regarder. Ça n’est pas si cher pour ce que c’est… ».

Mabro baissa enfin les yeux sur le manteau que ce soi-disant « Devos » tenait entrouvert. Sur les deux pans intérieurs étaient accrochés une multitude de montres de teintes plutôt sombres, et de formes variées. Frappé par le silence ambiant qui tout d’un coup tomba sur la rue, Mabro remarqua qu’aucun des objets ne possédait d’aiguilles. Il s’approcha plus près et s’aperçut que chaque cadran semblait contenir un liquide épais et chatoyant, un peu comme du mercure. Cela formait une petite mare sous le verre de la montre, dans laquelle des signes flottaient dont il ignorait la signification. Et en se penchant encore un peu plus, Mabro crut distinguer son reflet délavé dans le blanc d’un de ces taches de couleur visqueuses. Etrange… Le visage qui lui faisait face semblait avoir vieilli de plusieurs années ; des rides lui couraient autour des yeux. Soudain, un éclat rouge brouilla l’image et la vision du parchemin signalant qu’il était recherché par la Garde vint clignoter à la surface du métal bouillonnant. Mabro se releva d’un geste sec et parvint à se dégagea de l’étreinte des doigts noueux. Il plaqua son bras droit sur le mur, masquant, sur la feuille blanchâtre qui voletait dans la brise, le portrait du présumé coupable qui lui ressemblait comme deux gouttes d'eau.

« Monsieur est intéressé ? »

jeudi 29 mai 2008

***


Parfois j'ai juste envie d'envoyer chier le monde
Et cette vie que je porte
Parfois j'ai juste besoin d'ouvrir cette putain d'bonde
Et de claquer la porte

dimanche 25 mai 2008

Lettre à


Sur tes joues des larmes avaient coulé, sans que je sache pourquoi. Je t’avais serrée dans mes bras, comme d’habitude. Pourtant, tu n’avais plus frissonné au contact de mes doigts. Nous étions assis, sur le pont enjambant maladroitement la Seine. Les touristes et les Parisiens passaient dans leurs bulles colorées : jaune soleil pour les vacanciers, grises gasoil pour ceux qui partaient bosser. Ton regard était pâle, figé sur l’horizon découpé des édifices. Tu avais déchiré le haut de ta manche et ton bras blanc pendait dans le froid.
Et tu pleurais. Sans savoir pourquoi, disais-tu.

Un jour tes larmes avaient cessé. Et j’avais encore plus souffert de voir ces yeux secs, sans souffrance ni joie, que d’être témoin de tes plaintes silencieuses.

J’avais oublié de fermé la porte. Tu avais pris la clé des champs, un jour où, la pluie ayant lavé la nuit pendant des heures, la rosée du matin semblait si virginale. Les boutons de rose étaient encore clos dans leurs corsets veloutés. Sur le chemin de terre, longeant le ru au bout du jardin, j’avais remarqué l’empreinte de tes pieds nus. Mais tu revins, ce jour-là. Le soleil couchant accueillit ta course esseulée. Tu vins te jeter dans le berceau de mes bras, sans rien dire. Mon inquiétude s’effeuilla et je souris.
Pas toi.

Mon boulot ne m’avait plus pesé. Tout devenait si indifférent à tout. Je n’avais même plus le sentiment d’être exclu d’un monde où le bonheur restait possible. Tous les gens autour de moi arboraient cet air fatigué que je croisais chaque matin dans la glace. Ceux qui étaient malheureux à l’idée du bonheur des autres m’apparaissaient ridicules car ils ne voyaient pas que nous étions tous dans le même bateau.

Un autre jour, passant près du cimetière, j’avais garé la vieille Peugeot sur le bas-côté et sali mes chaussures dans l’humus d’automne pour te rejoindre. Ta chevelure d’or, mêlée par le vent à des regrets anciens, flottait. Dans ce balbutiement clair, l’ilot de ton visage n’avait pas ridé à ma vue. Tes yeux étaient restés baissés, comme cousus à la petite tombe. Tu n’avais pas déposé le bouquet, et en prenant le bus pour rentrer, tu l’avais laissé sur le banc. Je m’en souviens, parce que je n’avais pas pu le jeter quand je l’avais trouvé là.

Des blouses blanches étaient venues chez nous, de plus en plus souvent. Entre deux visites, je t’emmenais voir les grands érables, près du lac. Ta petite main glissait dans la mienne sans s’accrocher. Comme ta vie. Les saluts des voisins étaient différents.

J’avais repris la guitare. Les cordes qui vibraient dans la poussière de l’air, les dimanches, semblaient te plaire. Je t’aimais tellement que j’aurais usé mes doigts jusqu’au sang sur ces tiges de métal.
Tu n’étais pas malheureuse, je ne croyais pas. Je ne pensais pas l’être non plus. Ton absence avait passé sur moi comme la main du potier sur le vase qu’on forme. J’étais couvert en permanence de cette glaise silencieuse et indolore.

Je refaisais sans cesse les gestes du quotidien qui meublaient ma vie. Parfois, je sortais en costume, attrapais ma valise noire et montais en voiture. Je fermais la porte avec un claquement sec, et j’attendais ton sourire à la vitre du rez-de-chaussée, comme autrefois. J’espérais que ta main caresserait les rideaux comme un au-revoir. Puis je ressortais. Je rentrais à la maison, déposant la valise et la veste de costume, et montais te voir. Tu n’avais pas bougé.

Puis ils t’avaient emmenée. Je venais te voir, souvent. J’avais un temps réussi à peupler de mots ces distances infinies qui nous séparaient. Puis j’avais compris que seul le silence nous liait encore, que lui seul me rapprochait de tes abîmes de glace. Je m’étais tu, sans cesser de te rendre visite.

Le temps avait passé. Vite ou lentement… ces mots n’avaient plus de sens pour moi. J’étais aujourd’hui comme j’avais été des années plus tôt, comme je serais des années plus tard. Sur le guéridon, dans l’entrée, le vase où j’avais mis le bouquet séché avait disparu. Je l’avais fait tomber par maladresse, un soir de décembre. Mon cœur n’avait rien ressenti à la vue du verre brisé.
Les albums photos avaient jauni seuls, sans ta main pour les tourner. J’étais revenu sur le vieux pont. Les couples y venaient toujours conter leurs amours de jeunesse. La Seine prêtait toujours son oreille à leurs récits naïfs.

Le téléphone avait sonné, sans que je l’entende. J’étais venu le matin t’apporter un foulard. La chambre était vide. La photo de notre mariage était retournée contre le bois congloméré du meuble. On était venu, on m’avait fait asseoir. Dehors un coucou avait entonné trois notes.
« Elle nous a quittés. Je suis désolée ».

Mes yeux étaient restés vides et secs, baissés et comme cousus au dessus-de-lit marron. J’étais sorti par l’arrière, et j’avais traversé le champ vert où le printemps s’ébauchait. Et j’avais rêvé qu’une fois de plus, tu étais partie. Que tu avais chaussé tes souliers fins par-dessus tes chaussettes dépareillées avant de prendre le chemin qui passait près du ru. J’avais inspiré le parfum odorant des tiges penchées et je m’étais souvenu des jours où je m’endormais dans le creux de ton cou, quand le soleil transperçait les persiennes.

J’avais laissé la très vieille Peugeot sur le parking et j’étais rentré à pied, le foulard noué au bras. Un pas de côté et l’automobiliste en face n’aurait pu m’éviter. La journée était belle, irradiant de bleu.
J’étais resté sur le bas-côté. Sans savoir pourquoi.

samedi 24 mai 2008

Corpus, oris: le corps


Elle passait ses mains humides sur les pétales d’une rose
Les gouttes y dessinèrent des arcs d’or
Et ça sentait si bon dans le jardin d’été
Une douce canicule étouffait les jupes pâmées sur l’osier des chaises

Une femme éleva la voix
De ses lèvres ouvertes une note pure, gémissante comme une lyre
Flotta dans l’air troublé de chaleur Des mains battaient
Un tambourin, des pieds frappaient la roche des terrasses grises

Les oliviers sommeillaient sous le sable brûlant
Les rubans ocres des chairs d’Orient nous ensorcelaient
Nous respirions avec peine oppressés par cette fougue
Chaude comme les tentations de nos amours charnels

Midi assommait nos souffles de ses bourdonnements
Des rythmes langoureux brisaient dans l’air leurs corolles odorantes
Les danseuses avaient la grâce de nos déesses
Dont les bras confondus en mirages tourmentent les coeurs

Les lèvres se faisaient désireuses de boire
Tous ces corps et ces sons mêlés aux saccades de l’encens
Le sourire d’une vieille passant le seuil dans la lumière jaune
Avait la blancheur des ongles des vierges

Et il arrive que ça se passe bien...


Vous voilà, tout moite et tremblotant. Vous atterrissez vous ne savez comment devant la porte indifférente d'une salle, dont le rouge vous évoque irrésistiblement l'entrée des Enfers où ronfle Hadès. Derrière cet amalgame de bois et de plastique vous attend l'horreur et le stress à leur plus haut degré de raffinement.

Vous allez passer une khôlle.

Vous n'avez jamais été aussi crispé sur le bracelet plastifié de votre montre, derrière bouée de sauvetage qui vous raccroche un peu à la réalité. Qui vous rappelle que vous allez simplement parler, pendant quelques minutes. Puis que tout sera fini. Finalement cette montre qui vous angoisse ne vous veut pas de mal. Elle devrait avoir la vertu apaisante des propos rationnels qu'on entend à longueur de journée; quoi de plus inévitable que le passage du temps, quoi de plus insignifiant, dans le cours inlassable de la vie, qu'une demi-heure à s'exprimer devant quelqu'un qui ne vous doit rien, à qui vous ne devez rien?

Mais voilà, cette relation lyophilisée, cette interaction impersonnelle et désinfectée, vous n'arrivez pas à vous l'enfoncer dans le crâne, et encore moins à l'incarner. Vous êtes là, vous êtes présent. Votre corps, vos mains, vos joues, vos yeux, votre voix... Pas moyen de se réfugier derrière l'anonymat de la plume. Ni même de faire comme si l'on s'adressait à un miroir.

Si encore l'autre avait la délicatesse de s'abstenir de tout signe de vie. Mais non. Ce que vous voyez dans ses yeux, dans ses mains qui s'agitent auprès de gribouillis hiéroglyphiques, c'est une distance froide et impitoyable. Parfois, c'est le découragement, ou l'incompréhension. Souvent, c'est le jugement. Vous avez l'impression que c'est cette phrase qui n'arrive pas à se terminer, ce mot qui n'est pas à sa place, cette transition qui se barre en couille, cette fausse rhétorique cousue de fils blancs, qu'on juge en vous.

Vous vous sentez exposé. Vous l'êtes. Et vous ne l'êtes pas seulement durant cette demi-heure interminable et trop courte. C'est tout votre corps qui se cabre, plusieurs heures avant le ding-dong fatidique de votre horloge de stress interne. Et vous ne comprenez plus comment vous pouvez avoir aussi peu de contrôle sur vous-même. Merde, après tout ce ventre il est à vous! Aucune raison qu'il ne se range pas aux exhortations parfaitement justifiées de votre conscience.

Vous avez l'impression de nager dans une piscine où les carrés de plastique des lignes d'eau se sont barrés. L'impression que quelqu'un a mélangé les drapeaux du slalom, sur la piste de ski. Alors qu'il importe avant tout que votre prestation soit claire et logique, vous avez le sentiment d'avoir malmené la mayonnaise en agitant la cuillère dans tous les sens, et qu'elle ne prendra pas.

Well, sometimes it happens . Et parfois non; dans ces moments-là, vous éprouvez la joie indicible d'avoir vaincu votre plus grand ennemi, c'est-à-dire vous-même.

Oui, il arrive même que ça se passe bien...

mercredi 21 mai 2008

Glace


Et un mot, un seul, vint mourir sur tes lèvres
Ce fut comme au printemps nos idéaux baignés d'aurore
Des montagnes bleuies du froid vermeil

Reflux en mousse de souvenirs
Vague où les phrases coulent des cieux qui se brisent
Et d'où tombe la neige

Ta tête blanche balançait des ans sans poids
Indolores dans leur cristal pâle
Tes regards voilés refroidissaient nos mots

Le chant du rouge astral astiquait les feuilles
Nos reflets luisaient, doux
D'oubli. Tes doigts crispés, sur le bord des âges

J'étais le souffle à ta bouche muette
Rameaux d'ombres fantômes, ivresse déchue
J'étais l'anse de ton repos mortel

"Je me souviens"... et tu disais
Refrain inerte où les doigts du pianiste ont mangé les touches
Brouillon d'amour; ce qui reste d'une vie

Et un silence, sans fin, résonnant des échos des coeurs
Qui meurent. A Phoebus qui sourie, grand Prince
un oeil se clôt. Défunte.