Je n’ai rien construit
Je n’ai pas engendré ni de vie ni d’êtres
En dehors de moi je n’ai pas donné forme à l’altérité
Ni produit de preuves
On pourrait croire que rien de moi n’est passé dans ce monde dans ce temps
Face à toi je n’ai pas de prise et toujours sans cesse c’est la glisse
C’est moi qui ne prend pas
Qui ne prend rien
Qu’on ne retient pas
Dans ces joies collectives la part est réduite et absente
Les sourires des autres sont un oubli
Je n’ai pas de reflet dans le miroir des rires
Qui sont ailleurs
Et en rentrant au soir dans le métro bondé
Des derniers retours
Alors que mon écran frénétique s’attarde à t’attendre
Je ne sens de moi-même que le manque et l’échec
Et je fais couler avec peine
Trois larmes
Qui me disent ma fatigue
Et ma perte incomplète
Car je voudrais qu’une déchirure se forme entièrement
Pour souffrir comme il faut
Au lieu d’une tempête qui m’arrache je n’ai
Que trois gouttes salées
Qui me collent aux joues
Et ne donnent forme à rien
Une eau à peine débordée
Tu n’émerges pas de l’écran et j’ai une peine exténuée au cœur
Incapable de se dresser
Et de vraiment craquer
À la peine dans la joie comme dans la peine
Je traîne une ordinaire médiocrité
Une banalité nocturne
Qui rate tout tragique
Nul pathos pour le ridicule
Ou la fatigue de soi
vendredi 27 février 2026
Ordinaire
lundi 26 janvier 2026
Plage
La phrase m'avait tranchée,
Coupée, ouverte
J'ai senti mon cœur qui s'écoulait
Comme s'épuise, à se cacher, l'échec
Comme s'efface le déni
La lumière des vitrines était floue dans mes yeux
Car mes yeux scrutaient ce que ça faisait
À l'intérieur
Ça ne faisait pas mal
Ça ne faisait pas rage
Ça faisait un sens vaste et clair
Rectiligne comme les perspectives de plages grises
D'aubes propres sur la mer
Avec le goût très fort des évidences
Quand les larmes ont séché
J'ai marché en moi-même en frappant des talons
Sur la plage nettoyée
Soufflée
Par tes mots désinvoltes
Les algues avaient collé
En paquets de cheveux noir dans nos pas
Elles en gardaient l'empreinte
Soulignées par le ciel
Qui faisait bleu la plage
Et les plis du sable amoureux
Je vais les enlever à la poigne
Soulever leur poisse dégouttante
Les algues sous les algues sous les algues
Toutes les vagues de nous
Je vais rejeter à l'eau la vérité
La mener à l'engloutissement fragile du crépuscule
La bercer dans la houle sombre
Une tendresse aux phalanges
Des abîmes au-dedans
Des abîmes au-dehors
Pour tout y étouffer
lundi 12 janvier 2026
Tombe
C'est une tombe que je creuse
Où je me loge
Avec mes peurs et mes espoirs
Un accueil de terre et d'oubli
Un déni dans l'humus
Une myopie
L'impasse a le goût de l'automne et de la mort
La fraîcheur des mottes spongieuses
Elle colle comme une boue
Elle englue
Je suis coupable, pelle à la main
Devant la fosse
Il y a notre amour, celui
Qui m'a tendu l'outil
Désigné le terrain
Et soufflé sans cesse à l'oreille
Que je travaillais bien
J'aimerais pouvoir croire qu'une autre a jardiné
Mais c'est ma trace partout
Qui a tout façonné
La glaise, le trou, la faiblesse, l'habitude
Je l'avais déjà fait, je savais procéder
J'avais souvent porté la charge de gravas
Arraché à mains nues
Creusé creusé de plus belle
Pour qu'on ne m'y voie plus
Enfoncée dans la terre
Les terrains ravinés
Offrent tant de cachettes
Aux mensonges
Qu'on se tend
Qu'on se donne
La tombe était ouverte
Et je pouvais sortir
Mais les murs étaient hauts et le ciel coupant
Dans le carré là-haut qui m'enserrait
Ça me glaçait de t'échapper
Dans l'herbe de nouveau marcher
Debout, dressée, droite
Faire la route pour moi sans emprunter tes pas
Sinuer en ma compagnie
Savoir
Ne pas vouloir
Savoir qu'il faut partir
Refuser de le dire
Faire mourir le départ
lundi 5 janvier 2026
Lundi
Elle vivait le lundi comme une lutte à mort. Féroce, excessive et finalement ridicule. Mais elle en souffrait. Elle arrivait à la nuit pleine de fatigue et les yeux flous. Souvent, les larmes s'échappaient passé 19 heures, comme un je n'en peux plus pourquoi je n'en peux plus. Le soir n'apportait pas de douceur, il faisait nid de l'épuisement. Il projetait, insurmontable, la semaine et ses collines, encore, à franchir. Et même, au-delà, il dessinait, semblable à un perpétuel dromadaire, comme un désert de bosses arides, un avenir de combats et de défaites, une lessiveuse sans fin.
Elle haïssait son être dans le miroir du lundi.
Elle regrettait le calme des vacances et leur repos doucereux, qui paraissait déjà loin. Elle pensait que c'était quand même sa faute si elle se mettait dans de tels états. Elle pensait c'est ma faute je n'y arriverai pas, elle pensait je pense que c'est ma faute je n'y arriverai pas, elle pensait qu'elle pensait cela, et sa peine se gonflait de sa mise au carré – dont les puissances croissaient. Elle voulait alors frapper quelque chose, décharger la panique qui la cisaillait, à la fois une trouée et une poussée, un trou du dehors et un trou du dedans, qui lui déformaient l'âme.
Elle pensait mon âme est cabossée et dès qu'on la frotte, maintenant, elle pleure et craque.
Elle voyait son âme comme un tissu fragile qui partait en lambeaux et la laissait à vif.
samedi 3 janvier 2026
Message
Le soleil frappait aux vitres, glacé d'un bleu d'hiver. Il y avait de la neige sous les voitures, sur les voitures et sur les branches. Samedi s'offrait doucement. Les enfants grattaient le bitume du pied pour décoller la pellicule poudreuse.
Il voyait de son bureau les toits et les balcons réchauffés de lumière. Lui-même, dans son appartement, ne craignait pas le froid, emmitouflé par le chauffage central, au sol qui plus est, sur lequel il n'avait aucun contrôle, et qui le mijotait lentement. Il mettait le pull, enlevait le pull, au gré des fraîcheurs imperceptibles et des plus fréquentes suées, attablé au bureau devant l'ordinateur. Les doigts lui picotaient.
Il repensait à l'échange de la veille. On devait pouvoir en tirer un embryon d'histoire. Elle, à table au restaurant, avec son mari, son amie et l'ami de son ami. Lui, chez lui, seul, plus que refroidi par leur dernière discussion, mais l'esprit malgré tout rivé au téléphone, dont il tournait l'écran tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, pour le voir, ne plus le voir, attendre et se détacher, en un va-et-vient qui n'avait rien de dialectique et tout de l'empêtrement. Elle dînait avec ses proches, publiquement, reléguant son existence à lui aux conversations privées et aux messages écrits subrepticement, camouflés dans les cachettes numériques d'applications qui s'étaient depuis longtemps adaptées à ces nécessités.
Préserver son jardin secret, se conserver un monde à soi, s'inventer une vie en-dehors des autres officiels. En somme dissimuler, mentir, s'arranger.
Il avait passé la soirée au plaid, entortillé dans une lecture des plus haletantes, puis rivé à l'intrigue d'une série TV de science-fiction ma foi assez bien réussie. L'écran ne s'était pas allumé pour elle. Deux barres bleues, tardivement, indiquèrent la lecture de son dernier message, mais nulle réponse ne suivit. Il se rengorgea dans sa bouderie.
La colère s'infiltra peu à peu, à mesure que la solitude du soir s'épaississait. Dehors, la lune presque ronde ne lui inspirait rien. L'immeuble silencieux laissait le champ libre à ses aigreurs, sans distraction, sans répit. Il cogitait mal, pour s'échauffer, lui reprochant l'indifférence qu'il lui supposait, l'insouciance joyeuse du dîner enivré dont il était exclu, et globalement la sujétion qu'elle lui imposait – qu'il acceptait qu'elle lui impose pour ne pas la perdre.
Elle avait cette intensité existentielle que seules les fragilités fondent, tour à tour brûlante et désespérée, et mettait dans sa vie des joies et des peurs fiévreuses, irrésistibles. Indomptables.
Quand enfin la notification s'afficha, et qu'il lut le message, il en fut évidemment déçu. Ranci par sa soirée de rancune, il ne répondit rien. Il avait attendu quatre heures précisément pour cela – ne rien répondre, montrer qu'il resterait muet et avoir ainsi le dernier mot.