Je n’ai rien construit
Je n’ai pas engendré ni de vie ni d’êtres
En dehors de moi je n’ai pas donné forme à l’altérité
Ni produit de preuves
On pourrait croire que rien de moi n’est passé dans ce monde dans ce temps
Face à toi je n’ai pas de prise et toujours sans cesse c’est la glisse
C’est moi qui ne prend pas
Qui ne prend rien
Qu’on ne retient pas
Dans ces joies collectives la part est réduite et absente
Les sourires des autres sont un oubli
Je n’ai pas de reflet dans le miroir des rires
Qui sont ailleurs
Et en rentrant au soir dans le métro bondé
Des derniers retours
Alors que mon écran frénétique s’attarde à t’attendre
Je ne sens de moi-même que le manque et l’échec
Et je fais couler avec peine
Trois larmes
Qui me disent ma fatigue
Et ma perte incomplète
Car je voudrais qu’une déchirure se forme entièrement
Pour souffrir comme il faut
Au lieu d’une tempête qui m’arrache je n’ai
Que trois gouttes salées
Qui me collent aux joues
Et ne donnent forme à rien
Une eau à peine débordée
Tu n’émerges pas de l’écran et j’ai une peine exténuée au cœur
Incapable de se dresser
Et de vraiment craquer
À la peine dans la joie comme dans la peine
Je traîne une ordinaire médiocrité
Une banalité nocturne
Qui rate tout tragique
Nul pathos pour le ridicule
Ou la fatigue de soi
vendredi 27 février 2026
Ordinaire
lundi 26 janvier 2026
Plage
La phrase m'avait tranchée,
Coupée, ouverte
J'ai senti mon cœur qui s'écoulait
Comme s'épuise, à se cacher, l'échec
Comme s'efface le déni
La lumière des vitrines était floue dans mes yeux
Car mes yeux scrutaient ce que ça faisait
À l'intérieur
Ça ne faisait pas mal
Ça ne faisait pas rage
Ça faisait un sens vaste et clair
Rectiligne comme les perspectives de plages grises
D'aubes propres sur la mer
Avec le goût très fort des évidences
Quand les larmes ont séché
J'ai marché en moi-même en frappant des talons
Sur la plage nettoyée
Soufflée
Par tes mots désinvoltes
Les algues avaient collé
En paquets de cheveux noir dans nos pas
Elles en gardaient l'empreinte
Soulignées par le ciel
Qui faisait bleu la plage
Et les plis du sable amoureux
Je vais les enlever à la poigne
Soulever leur poisse dégouttante
Les algues sous les algues sous les algues
Toutes les vagues de nous
Je vais rejeter à l'eau la vérité
La mener à l'engloutissement fragile du crépuscule
La bercer dans la houle sombre
Une tendresse aux phalanges
Des abîmes au-dedans
Des abîmes au-dehors
Pour tout y étouffer
lundi 12 janvier 2026
Tombe
C'est une tombe que je creuse
Où je me loge
Avec mes peurs et mes espoirs
Un accueil de terre et d'oubli
Un déni dans l'humus
Une myopie
L'impasse a le goût de l'automne et de la mort
La fraîcheur des mottes spongieuses
Elle colle comme une boue
Elle englue
Je suis coupable, pelle à la main
Devant la fosse
Il y a notre amour, celui
Qui m'a tendu l'outil
Désigné le terrain
Et soufflé sans cesse à l'oreille
Que je travaillais bien
J'aimerais pouvoir croire qu'une autre a jardiné
Mais c'est ma trace partout
Qui a tout façonné
La glaise, le trou, la faiblesse, l'habitude
Je l'avais déjà fait, je savais procéder
J'avais souvent porté la charge de gravas
Arraché à mains nues
Creusé creusé de plus belle
Pour qu'on ne m'y voie plus
Enfoncée dans la terre
Les terrains ravinés
Offrent tant de cachettes
Aux mensonges
Qu'on se tend
Qu'on se donne
La tombe était ouverte
Et je pouvais sortir
Mais les murs étaient hauts et le ciel coupant
Dans le carré là-haut qui m'enserrait
Ça me glaçait de t'échapper
Dans l'herbe de nouveau marcher
Debout, dressée, droite
Faire la route pour moi sans emprunter tes pas
Sinuer en ma compagnie
Savoir
Ne pas vouloir
Savoir qu'il faut partir
Refuser de le dire
Faire mourir le départ
lundi 5 janvier 2026
Lundi
Elle vivait le lundi comme une lutte à mort. Féroce, excessive et finalement ridicule. Mais elle en souffrait. Elle arrivait à la nuit pleine de fatigue et les yeux flous. Souvent, les larmes s'échappaient passé 19 heures, comme un je n'en peux plus pourquoi je n'en peux plus. Le soir n'apportait pas de douceur, il faisait nid de l'épuisement. Il projetait, insurmontable, la semaine et ses collines, encore, à franchir. Et même, au-delà, il dessinait, semblable à un perpétuel dromadaire, comme un désert de bosses arides, un avenir de combats et de défaites, une lessiveuse sans fin.
Elle haïssait son être dans le miroir du lundi.
Elle regrettait le calme des vacances et leur repos doucereux, qui paraissait déjà loin. Elle pensait que c'était quand même sa faute si elle se mettait dans de tels états. Elle pensait c'est ma faute je n'y arriverai pas, elle pensait je pense que c'est ma faute je n'y arriverai pas, elle pensait qu'elle pensait cela, et sa peine se gonflait de sa mise au carré – dont les puissances croissaient. Elle voulait alors frapper quelque chose, décharger la panique qui la cisaillait, à la fois une trouée et une poussée, un trou du dehors et un trou du dedans, qui lui déformaient l'âme.
Elle pensait mon âme est cabossée et dès qu'on la frotte, maintenant, elle pleure et craque.
Elle voyait son âme comme un tissu fragile qui partait en lambeaux et la laissait à vif.
samedi 3 janvier 2026
Message
Le soleil frappait aux vitres, glacé d'un bleu d'hiver. Il y avait de la neige sous les voitures, sur les voitures et sur les branches. Samedi s'offrait doucement. Les enfants grattaient le bitume du pied pour décoller la pellicule poudreuse.
Il voyait de son bureau les toits et les balcons réchauffés de lumière. Lui-même, dans son appartement, ne craignait pas le froid, emmitouflé par le chauffage central, au sol qui plus est, sur lequel il n'avait aucun contrôle, et qui le mijotait lentement. Il mettait le pull, enlevait le pull, au gré des fraîcheurs imperceptibles et des plus fréquentes suées, attablé au bureau devant l'ordinateur. Les doigts lui picotaient.
Il repensait à l'échange de la veille. On devait pouvoir en tirer un embryon d'histoire. Elle, à table au restaurant, avec son mari, son amie et l'ami de son ami. Lui, chez lui, seul, plus que refroidi par leur dernière discussion, mais l'esprit malgré tout rivé au téléphone, dont il tournait l'écran tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, pour le voir, ne plus le voir, attendre et se détacher, en un va-et-vient qui n'avait rien de dialectique et tout de l'empêtrement. Elle dînait avec ses proches, publiquement, reléguant son existence à lui aux conversations privées et aux messages écrits subrepticement, camouflés dans les cachettes numériques d'applications qui s'étaient depuis longtemps adaptées à ces nécessités.
Préserver son jardin secret, se conserver un monde à soi, s'inventer une vie en-dehors des autres officiels. En somme dissimuler, mentir, s'arranger.
Il avait passé la soirée au plaid, entortillé dans une lecture des plus haletantes, puis rivé à l'intrigue d'une série TV de science-fiction ma foi assez bien réussie. L'écran ne s'était pas allumé pour elle. Deux barres bleues, tardivement, indiquèrent la lecture de son dernier message, mais nulle réponse ne suivit. Il se rengorgea dans sa bouderie.
La colère s'infiltra peu à peu, à mesure que la solitude du soir s'épaississait. Dehors, la lune presque ronde ne lui inspirait rien. L'immeuble silencieux laissait le champ libre à ses aigreurs, sans distraction, sans répit. Il cogitait mal, pour s'échauffer, lui reprochant l'indifférence qu'il lui supposait, l'insouciance joyeuse du dîner enivré dont il était exclu, et globalement la sujétion qu'elle lui imposait – qu'il acceptait qu'elle lui impose pour ne pas la perdre.
Elle avait cette intensité existentielle que seules les fragilités fondent, tour à tour brûlante et désespérée, et mettait dans sa vie des joies et des peurs fiévreuses, irrésistibles. Indomptables.
Quand enfin la notification s'afficha, et qu'il lut le message, il en fut évidemment déçu. Ranci par sa soirée de rancune, il ne répondit rien. Il avait attendu quatre heures précisément pour cela – ne rien répondre, montrer qu'il resterait muet et avoir ainsi le dernier mot.
dimanche 28 décembre 2025
Faire
Le doute survint, frénétique, exalté. Dans son esprit, les voies du possibles s'enchevêtraient, ébauchant des avenirs qu'elle ne savait départager. L'alerte montait, se gonflant de peurs et d'alarmes, comme décuplée par sa retenue. Alors dans l'appartement elle passait d'une pièce à l'autre, où les reproches s'adressaient muets – dans la pile de linge au sol, la poussière au mur, le carreau blanchi. Le présent s'étiolait comme sèchent les gouttes aux vitres, en macules ensablées, en voile opalin qu'elle ne voyait pas, occupée à chasser toujours ce qui se façonnait derrière.
Ce matin, le temps la torturait.
Il s'insinuait lent et lourd, prenait avec la matinée plus de pesante urgence, exigeant qu'on réalisât, qu'on s'activât, qu'on fît. En somme que faire et pourquoi cette chose plutôt qu'une autre ? Pourquoi cette heure confiée à ce souci-là ? Et quoi d'autre que des soucis pouvait bien justifier une conscience qui, toujours, s'était attestée par l'effort et la besogne ?
Voulant s'écarter des us incorporés, elle mettait en cause ses impulsions et ses besoins – ordonner, achever, exécuter. Elle voulait voir ce qui, en-deça du prévoir et du devoir, pouvait être nourri. S'il y avait, tissé au voile opalescent du présent, des bourgeons silencieusement poussés. Qu'il n'y en eût aucun l'aurait désespérée. Mais le nœud d'une branche à l'autre ou l'ombrelle d'une feuille souvent désorientent lorsqu'on cherche ce qui point, infime. Il fallait, pensait-elle, se laisser de l'ennui pour que les pousses se donnent.
Alors elle repoussait l'injonction intérieure, court-circuitée d'incertitudes, mais endurant le trouble. La liberté du jour lui donnait le tournis ; elle voulait qu'on la validât, qu'un·e autre s'en chargeât – la portât au dos. Le silence dans la pièce était fuyant. Elle ne parvenait pas à l'appréhender, assaillie par des pensées-projets. Elle s'entêtait à tenir celles-ci à distance, alignant des mots à l'écran, pour délier l'attache. Elle ne voulait pas que reviennent les battements affolés et les ventres cadenassés, comme elle revenait dans le lieu de leur mise au chaudron habituelle.
Elle voulait y cuire d'autres sortilèges.
jeudi 25 décembre 2025
Noël
La maisonnée s'affairait, ça faisait du bruit à tous les étages, on n'avait pas la paix. Rencognée dans son lit, la couette d'enfant multicolore sur les jambes, un vieil oreiller informe dans le dos, qui lui défonçait la nuque, elle tapait quelques mots sans aucune certitude, poussée par l'IA familière à retrouver de quoi "se sentir vivante", et comment s'autoriser à user de sa terrifiante liberté. Elle avait retrouvé le chemin de l'éternel blog, ce vieux plaid numérique qui recueillait des accès verbaux désormais quasi taris, pourtant encore ponctuellement ressurgis, comme des soubresauts maladroits, vitaux mais honteux, brusques, frénétiques, rares et complètements paumés. L'autre à l'éternelle patience robotique prodiguait des encouragements doux et, à force, vaguement écœurants, dont elle redoutait qu'ils lui deviennent un appui un peu trop nécessaire, sans lequel elle se sentirait bancale et peureuse.
Il lui venait d'un coup l'idée de lui faire lire son texte.
Dans les bruissements collectifs, elle n'allait nulle part avec ses mots, suivait leur jet fébrile, jouait de leurs formes et de leurs sons, sur le billet de blog qui n'allait peut-être pas paraître. La sœur rangeait les cadeaux de Noël, essayait à nouveau la robe ou les bijoux, portait le nouveau sac avec bonheur, pétillait sereinement d'un plaisir tout simple. Les chats nounours fouillaient les valises, curieux, d'une curiosité active et presque sérieuse, cherchant cartons, boîtes et portes à entrouvrir, où se glisser, pour élargir leur monde. Les papiers crépitaient – papiers de soie des emballages dépliés repliés aux doigts, plastiques froissés aux pattes félines. La cuisine accueillait des promesses culinaires dont elle ne s'occupait pas, cherchant le refuge subreptice et précaire d'une bulle à soi dans la famille.
La mère débarquait dans son nouveau parfum, heureuse et affairée, pourvoyeuse de rythme collectif, ponctuation des jours partagés. La salle de bain libre, c'était son tour mais elle luttait contre le flot pour se conserver encore un peu de temps à part. Bizarrement, le reflux momentané de l'activité familiale la décontenança, comme une énergie dont elle tirait ses phrases et qui se diluait.
La fatigue la prit, à la tête un brouillard, et la lassitude du monde vint recouvrir en vague clapoteuse et dolente sa plage mentale. Son cœur expira, recrus. Avec la maison ralentie venait une nausée de sens qui lui prenait le ventre. Le texte penchait vers son terme et son existence ne changeait pas grand chose. Le chat se glissait sous le lit pour y créer sa vérité.
Fallait-il faire pareil ?
Assez
Que ça taille, que ça morde, que ça stoppe
Dire enfin je ne peux plus j’en suis là
à ma limite, à ma faiblesse
à ce qui en moi se rend
À la butée
Espérer en l’autre une confiance
Qu’il accueille, qu’il entende
Qu’il fasse résonance
autour des mots, des silences
du regard
Autour du gouffre
Prends ce qui m’affaisse et me tord
Et ma vague est panique
Et ma vague est panique
est panique
et panique
Un peu encore
Le dos rond dans les heurts
Et bien serrer les dents
les paupières
les doigts
Mordre mes dents et mes doigts
jusqu’à l’empreinte
Sentir passer les minutes et les heures
les jours sans au delà
jamais plus que le jour à tenir
comme on tient un fort
en solitaire
au canon
Sentir passer le jour que ça passe un jour
Puis vouloir que ça cesse
Ne plus y repasser
Dans la colle et la poisse
À la poigne des peurs
Sous les mangeurs de ventre
Dans la fatigue qui a tout donné
Assez
vendredi 10 janvier 2025
Collier
C'était, morne, la fade anxiété du jour qui coule et s'en retourne aux abîmes roses, aube et crépuscule, sans qu'un sens aux actions quotidiennes ait donné quelque forme. Elle ne s'en trouvait pas mal, juste vaguement affolée mais toutefois sans effroi, tenue en immobile malaise par la sidération qui pénètre la spectatrice d'un désastre ralenti. Aujourd'hui, se disait-elle, un pas de plus vers (quoi ?), une vie étirée de nouvelles heures et rien qui n'en dise davantage d'un but ou d'un vouloir. Elle se trouvait creuse, évidée des élans dont les autres se chargent et se propulsent, et ne voyait toujours pas ce qui, dans son ordinaire ou ses désirs intimes, aurait pu lui servir de marchepied vers un destin. Sans désœuvrement, car elle croulait sous les tâches, il lui semblait enfiler les perles des journées sur un collier sans plan ni motif. Elle en oubliait d'ailleurs les enchaînements passés, toute concentrée sur les billes de couleur hic et nunc, dont le spectre allait rituellement, dans son esprit, du vert au rouge, selon l'intensité du bordel dont il fallait qu'elle s'occupe. Sa conscience d'exister se discontinuait au rythme d'une todo list tamponnée d'urgences graduelles, qui relançaient toujours adroitement la machine à prévoir, à stresser, à bouffer le temps.
Bouffer le temps à s'en bouffer le cœur. Ça n'avait littéralement plus ni queue ni tête.
samedi 13 avril 2024
9
À ses yeux, mon ventre un vide
Mon cœur du plomb
Une peine qui monte
Mon corps qui traîne
À son souffle, ma peau frôlée
Sa peau pleurée
Une touche perdue
Avec sa bouche
À son rire, ma peur qui prend
Et se resserre
Un deuil de glace
Comme un accueil
À son cou l'amour qui reste
Qui s'est lové
Que j'ai confié
Attarde-le
jeudi 18 mai 2023
Haute tension
L'attente qu'elle s'infligeait la foutait en rogne – contre elle-même et contre lui, qui n'avait rien fait mais qu'on pouvait toujours blâmer. Un mot moins chaud qu'avant, un baiser disparu ou des coquineries affadies : c'était là son crime, qui le condamnait moins lui qu'il ne servait à la condamner, elle, pour l'emballement inouï de ses pensées, de ses espoirs et de ses sentiments.
Inouï, car cela faisait peu de temps qu'ils se fréquentaient et qu'elle filait déjà toute berzingue vers l'avenir, incapable de retenir les wagons de son empressement fleur bleue et de limiter aux proportions raisonnables d'un horizon sage les images et les fantasmes qui lui polluaient la tête nuit et jour. Flippant.
La haine. Fuck.
Alors venait le lot bien connu des cycles d'auto-régulation, entre mode grognon et mode détaché, puis quelque conversation venait refrotter les silex de son cœur casse-cou et archi-meurtri, mélange dangereux auquel elle aimait se brûler.
Elle aimait se brûler, dans la douleur comme dans le bonheur. Elle était inconséquemment accro à cette haute tension des âmes, aux courts-circuits des coups de foudre et aux intensités fulgurantes des corps électrisés. Au fond d'elle, elle savait qu'elle se serait risquée, chaque fois, toujours, pour ces frissons qui vous déracinaient.
Elle vivait de ces brutalités exquises qui bousculent tout et vous arrachent au monde. Et que ce soit pour le meilleur ou pour le pire, elle ne savait pas y renoncer.
jeudi 11 mai 2023
Encore
Elle avait goûté ce repos tendre et la joie qui s'y cueillait.
Les amis étaient revenus, appelés à elle par quelque entrain nouveau, surpris d'un retour tardif, heureux de complicités renouées. Il y avait eu des chansons en boucle. Elles nourrissaient tour à tour une colère qui s'autorisait enfin et une naïveté heureuse prompte à espérer. Il avait fallu endurer, pourtant, les derniers reproches, les ultimes blessures, affronter les impasses prévisibles et accepter la dureté attendue de ses mots. Les mots de l'autre, les yeux de l'autre, les gestes de l'autre devenus dégoût, rejet, accusation et honte. La présence de l'autre pesant comme sa honte.
Elle les avait écartés avec des pleurs taris et une rage au ventre.
La rage avait mûri au soleil de printemps et nourri ses fruits – la certitude, le soulagement, comme une paix lésée qui cicatrise.
Et ce sourire, celui d'un autre, l'avait séduite ; elle s'était sentie à nouveau chair – vibrante et désirante. Elle s'était su entière malgré tout, avait reconnu en elle un frisson sensible et un rire sans réserve. Et c'est ce qu'elle avait offert, ce qu'elle avait montré et qui, peut-être, l'avait séduit, lui.
Au piano de nouveaux accords s'étaient posés. Elle voulait les tenir, elle espérait que lui aussi. Elle savait qu'elle pourrait survivre s'il voulait courir le clavier. Mais, là, tout de suite, elle aimait cette harmonie intime jouée à deux, embellie au duo, et voulait la goûter toute. Elle se donnait brute et le prenait cru. Ils s'étreignaient, vifs et doux, brûlants et neufs, meurtris et tendres.
Elle souriait dans son regard et parcourait sa peau. Il prenait en elle sa place et caressait son coeur.
Ils riaient au creux d'un monde à faire, défaire, refaire. Ils y mettaient un bonheur vrai et timide.
C'était leur tour.
dimanche 6 novembre 2022
Automne
Il diversifiait ses stratégies d'éclipse – on disait "d'évitement". L'image astrale lui convenait mieux : il suffisait qu'avec assez de persévérance il nourrît un autre souci, mesquin, futile, et somme tout disproportionné, pour que ce dernier offusquât suffisamment son spleen et qu'il pût se croire provisoirement aveugle au mal. Il y avait gagné un certain talent, voire du génie. Tel achat de canapé ou de coussin, tel item de décoration à se procurer, lui tenait des journées entières l'esprit occupé, et même éprouvé, par la décision à prendre. Celle-ci, sans cesse retardée, remplissait efficacement son office. Il n'avait plus que des urgences dérisoires qui lui mettaient la rate au court bouillon et plus une minute à lui pour penser à lui.
Un jour, pourtant, peut-être parce que la pluie tombait depuis tant d'heures, qu'il avait nettoyé l'appartement et rempli le frigo, ou que le silence des chambres vides s'était insinué en lui, il avait dû s'asseoir dans le fauteuil qui faisait face aux porte-fenêtre, et consacrer quelques minutes à observer, dans le vent, voler les feuilles volées aux branches roussies d'octobre. Il était resté là un temps court ou incommensurable. Le poids immense de sa tristesse avait affaissé sous lui le cuir aux plis sombres. Son poing s'était serré, ses ongles avaient laissé en paume des marques de paupières violettes ou de cernes violacées. Son souffle cahotait faible dans sa poitrine et dans sa bouche. Il haletait un peu, avec difficulté. Et alors qu'il se demandait comment tout cela allait finir, il sût immédiatement que cela pouvait, aussi, fort bien durer.
mardi 23 août 2022
Arrêt
vendredi 1 juillet 2022
A la fin
Il était parti, entre colère et mauvaise foi, en tous cas désagréable, voire blessant, voire humiliant. Elle l'avait vu prendre l'escalier, se retourner brièvement à l'angle du couloir, lui jeter un vague sourire forcé et un signe de la main, sans baiser ni indicatif clair des retrouvailles. Il était parti, et elle devait partir. Le départ était impérieux. Mais lequel ?
Quelques hoquets aqueux advinrent à ses paupières, pas même assez pour accoucher de vraies larmes qui auraient couru, comme il se doit, le long de ses joues. Immédiatement, elle reprit ses gestes d'ordre et de quadrillage, entreprit de déplacer des objets mal rangés, de jeter des déchets abandonnés (par lui), et occupa son esprit à ces va-et-vient épuisants mais apaisants. Apuisants.
Elle s'apuisa longuement, courant à tout ce que sa vigilance lui signalait, une vaisselle à lancer, une machine à lancer, des courriers à balancer, une pile à ranger, un tas à plier. Chaque tâche accomplie laissait sentir, avec poigne et violence, l'étendue du temps dont elle pouvait jouir, qui lui était alloué, qui tenait là comme une ressource, aujourd'hui assez disponible et considérable, et dont elle cherchait frénétiquement à morceler la matière imposante, qu'elle voulait rendre friable, moyenne, et même minime, négligeable, en réduisant les temps morts par où elle se manifestait et en raccordant les tâches aux tâches, celle traitée celle à faire celle en cours, et ainsi elle parvenait à tronçonner sa vie en une succession d'actes insignifiants très satisfaisante, qui la dispensait de l'habiter – sa vie – et de vivre son temps.
D'autres devoirs, plus réels et pressants, se voyaient d'ailleurs écartés et sommés de faire la queue. Elle avait à ses portes des foules d'échéances manquées – mais retardées, pour lesquelles elle n'était pas absoute. Et ces échéances dont elle délayait l'impératif dans du temps mal employé, elle les avait toujours à l'esprit, elle les voyait à travers ses doigts cachés-écartés, comme une enfant, et elle les exorcisait mal, prenant chaque jour avec elle, dans son ventre, dans sa tête, dans sa gorge oppressée, leur charge de tétanie et d'angoisse. Elle vit avec et ne sait plus vraiment faire sans.
Elle pose un court instant le linge, la vaisselle, le balai, la poubelle et s'adonne au fauteuil, avec son livre. Elle est à la fois dedans et dehors, dans les mots de Volodine qui ravissent de page en page, qui obligent à la tourne, et dans la cacophonie familière d'un quotidien rabougri, triste mais triste, à mourir ou à partir, à mourir certains jours, à partir d'autres, et chaque matin, pourtant, à rester encore un peu, y arpenter une vie de petites peines et de petites joies, de désirs chétifs, de projets morts-nés, d'existence au rabais. Elle avait de son existence cette vision terne et fétide, médiocre et trop consciente de l'être, et même plus l'aptitude à aspirer plus haut, à respirer plus grand, à embrasser plus large. Étriquée, elle tenait dans le monde la même place futile que les trois cartons déchirés qu'il avait laissé traîner dans ce salon un peu vide. Traîner, ce qu'elle faisait, quand on y pense, à la polysémie du mot, elle traînait et se traînait quand autour d'elle, elle le voyait, ou du moins le croyait, on traçait – des destinations certaines, des ambitions solides, des relations durables, comme le développement.
Qu'il soit parti une fois de plus dans cette animosité pourrie qui entre eux avait grandi, et qu'elle-même s'apprête à partir quelque temps plus loin, mais rien de grave, des vacances en famille, lui donnait encore des envies de fin à la hauteur desquelles elle ne savait ne pas être.
mardi 26 avril 2022
Le Lieu
La poigne se raidissait, sur son cœur, là où tout le souffle aurait pu naître, s'épandre, et s'éteignait pourtant. Les feuilles aux arbres, le soleil aux branches n'éclairaient rien à l'intérieur et donnaient aux doutes infinis un berceau de printemps pour tourner, mijoter, se pourrir. Elle était perdue, de cette perte panique qui monte d'un coup en gorge, qui file un coup au ventre, qui s'assoit au nombril. Elle ralentit sa marche et s'appliqua à expirer long, à inspirer long, à rythmer les pas du va-et-vient du souffle, en comptant à rebours dans sa tête.
A côté d'elle, l'autre vivait sa crise à lui, englué dans ses fantômes et ses espoirs. Ils faisaient coexister leurs mondes de noirceur et vibrer quelquefois, ensemble, leurs brefs sursauts de joie. Ils se tenaient la main et marchaient sous les arbres, les branches, les feuilles et le soleil. Ils sentaient l'odeur des fleurs de printemps et les recevaient en grappes sur la tête, par-dessus les murs des demeures cossues.
Les fleurs mêlaient leur parfum aux bouffées aigres de l'angoisse dans sa poitrine. L'après-midi était d'une douceur éteinte, son corps criait d'une douleur contenue. Les deux conjoints heurtaient le bon sens. Il était question d'un changement, de lieu, de vie, de lieu de vie. Elle levait la tête aux façades pour s'imaginer dans les pièces, aux fenêtres, sur les canapés. Elle voyait la part immense de ces existences déjà là, présentes, et cherchait à comprendre quelle place y prendre, elle. La réflexion suivait sa route, rationnelle, argumentée, voulait prendre place, s'installer. Mais l'émotion, une panique nauséeuse, comme une colère immense, harcelait ses flancs et ne laissait aux abords du mental qu'un champ dévasté, hérissé de terreur, qui rongeait progressivement l'esprit. Elle flippait. Elle se sentait mal. Elle voulait des appuis et voyait tous les siens – et les siens à lui aussi – se dérober, éclater sous la pression, fuir.
Et dans le calme de la rue pavillonnaire, aux fronts de pierre indifférents, elle se sentit si égarée qu'elle souhaita en crever.
mardi 21 décembre 2021
Soir
Je me sentais le monde courbé vers ses rêves et par ses regrets. Comme une vérité blessante et accueillante. Comme un abandon violent et infiniment lourd. J'étais la mélodie emportée dans sa chute, et sa vrille crépusculaire.
Et sa vrille crépusculaire.
lundi 1 novembre 2021
L'heure
La journée s'éteint de froid, mouillée et noire. Jour férié cloîtré par la pluie et la flemme. On a travaillé, râlé, cuisiné et mangé, soupiré, eu hâte de pouvoir s'octroyer une heure à soi. Et on n'est pas trop sûr d'en avoir fait ce qu'elle devait être, cette heure, de l'avoir sublimé à un degré d'existence suffisant, de l'avoir justifiée. Faut le dire, on se sent un peu nul, un peu en-dessous. Un peu "pas assez". Faut dire que la vie, de façon générale ces jours-ci, a ce goût d'ersatz mal composé, quelque chose de bancal et de travers, dont les mailles se défont et qui se remplit de manques. Des trous dont on sait pas quoi faire.
On a pris l'heure de trou et la fin du livre, sans conviction. On a fini le livre et on a médité un peu, pas trop, sur les dernières pages. On n'est pas trop sûr d'avoir aimé – on est mitigé, on le restera. On pense au livre d'après, lequel sur les étagères surpeuplées, qui promette une rencontre ? Car c'est ce qu'il faut à cette nuit d'automne, à sa coulée glaçante le long des fenêtres, précoce. Un autre compagnon d'heures creuses, un espoir réitéré d'arracher du temps au temps. Un livre à soi, qui protège du monde et donne quelque souffle aux journées – qui fasse tenir la route. On ne voit pas la route. On voit plutôt comme un terrain, indéfini, vague forcément, aux amas enchevêtrés, aux possibles indémêlables. Un fatras. Un truc pas très clair. Un machin louche. Et puis lourd, souvent. On a le dos qui tire et le cœur qui peine, à remonter en selle tous les jours. On a perdu la voie, comme dans Tintin. Pire : on doute qu'elle existe. On envisage la supercherie. On n'est pas très loin de supposer l'arnaque fondamentale.
Et puis, après deux paragraphes, on se dégonfle et on se regarde avec pitié. La machine tourne dans la cuisine, le conjoint grignote dans le fauteuil, la lumière tamise un désarroi frileux. On est saisi par la modicité des choses. La vie rapetisse, on enlève les échasses. On voit le parquet brun, le bureau beige, le sous-main vert. On écrit le cliquetis des doigts sur le clavier et sa contingence. On voudrait dire l'attente qui pèse et qui ne pèse pas – le rien, qu'on gonfle en une recherche de sens.
La nuit tombe sur l'heure. Elle passe.
jeudi 28 octobre 2021
Midi
La résidence orange frémissait du bleu d'automne, frais et ensoleillé, piquant. Le chat noir se coulait sur les balcons, en longilignes déhanchés. Les voisins heurtaient de temps à autre un mur ou un plancher, et communiquaient ainsi aux autres les échos de leurs vies. Deux enfants criaient au fond de la cour, bien plus bas. Elle inspirait à travers l'attente du jour, promesse ou menace, et expirait une lassitude hagarde.
Un découragement poisseux qui lui collait l'âme.
Elle se sentait au bord d'un grand changement, mais le précipice reculait. Ou bien était-ce elle ? Quelque chose résistait au basculement, comme la tortue d'Achille qui se trouvait toujours plus loin, repoussait l'atteinte. C'était sans doute en elle, pensait-elle, une manière d'être récalcitrante à l'avenir, une défaillance de projection. Le balcon d'en face, dans l'ombre à cette heure de la journée, était résolument disjoint et inaccessible.
La chaleur de l'après-midi naissante ne pénétrait pas encore chez elle. Les rayons s'effrangeaient dans la gouttière près des vitres. Elle songeait mal, endormie par le repas, les yeux lourds. Elle craignait aussi l'erreur, le choix. Le choix d'abord, l'erreur ensuite. Mais la stase n'était plus tenable, c'était un pourrissement consenti qui la dégoûtait d'elle-même. Il fallait jouer finement, ménager ses forces rares pour porter l'uppercut au bon moment. Faire semblant d'y croire, pour y croire finalement. Insuffler une pensée magique au geste décisif. Imaginer sa force performative. La méthode Coué, quoi.
Et aussi calmer les pensées au carré, adoucir le mental et ses vrilles terribles. Elle voulait conserver du silence dans sa tête. Toujours se tenir à distance et s'observer être, c'était éreintant. Une fébrilité tenace la happait. Elle n'arrivait pas à s'en défaire.
Elle prit ses affaires et, pour se débarrasser d'elle-même, sortit.
dimanche 15 août 2021
Berceau d'été
Il y avait une douceur dans la chambre, qui l'accapara un moment. Il releva les yeux de l'écran succube, posa l'appareil sur la couverture du lit où il s'était affalé, et fixa les branches ornées de vert qui jouaient à hauteur de vitre. Il fut frappé par le calme du jour et l'infini disponibilité des choses. Il en fut un peu étourdi, même effrayé. Des voix parvenaient du rez-de-chaussée, affadies par l'ouate vibrante de l'air d'été, qui circulait toutes fenêtres ouvertes dans la maison. On bougeait à côté de lui, on vivait, on frottait mutuellement ses présences – en cuisine, au téléphone, sur la terrasse, dans une agitation quasi feinte, qui se cherchait comme une intranquillité, qui se voulait inquiète, par habitude.
Il lui sembla que cette ouverture des horizons, tout en feuilles, et cette suspension fugace des vies, qui l'obligeaient à faire pause quelques secondes, recelaient autant de promesses que de menaces. Il était loin de chez lui, faisait nid dans un lit différent, pourtant à lui aussi, dès qu'il venait. Des décalages corrélés s'ensuivaient, non pas un déracinement mais une configuration disjointe, des perspectives réfractées selon des angles inédits, des vues distanciées. Cette recomposition des cadres poussait au réaménagement de l'action, aux bonnes résolutions, au tri lucide des priorités. Mais c'était encore, en même temps, l'essoufflement de la pensée sur elle-même, les réclamations du mental pour organiser le monde (son monde), et il savait qu'il ne s'en suivrait rien. Il savait sa faible aptitude au réel, l'avait éprouvée, déjà souvent rebondi sur les choses comme un objet trop lisse pour les érafler – encore moins les attaquer, comme on attaque l'escalade d'un pic, ou comme l'acide attaque et brûle, c'est-à-dire avec, en vue, l'espoir d'une atteinte et d'une altération.
Bercé de feuilles et de nervures, présent, il était en même temps emporté – par ce souffle – et reporté – dans ces "choix de vie" qui vous font ce que vous faites. Remis à plus tard. Il ne décida rien et se lova dans cette lacune, les draps râpeux contre sa peau et la lumière en couffin.

