samedi 30 mai 2009

En souvenir du bon vieux temps


Impossible que tout se mélange à ce point, que le sentiment, la mémoire et l'intelligence ne soient plus capables de faire le tri, de disposer avec élégance les objets, là-haut, sur le mur.

Leurs silhouettes noires sur le dos de la lune formeraient des découpages d'enfants, en carton sombre, que l'on verrait plier sous le souffle de juin à peine né. On distinguerait, parmi les ours en peluche et les cubes pour jouer, des visages masculins, aux pommettes hautes, des cheveux ébouriffés allongeant le papier en longs filaments de coton.
Je suis sûre qu'il y aurait, sur le mur de mes aventures, chevauchant la muraille de mon souvenir, des silhouettes évanescentes, infiniment recomposées par le regard. Quelque forme aléatoire pour signifier le rire, et de grosses larmes artificielles, comme des pendentifs d'argent, où l'on verrait mes larmes. La passion, l'obsession qui vous noue le ventre, ça je ne saurais pas où les trouver. Peut-être dans les vides entre les personnages de mon théâtre intérieur ; sûrement dans ces moments d'absence qui font si mal et nous trouent si largement, passant sur nos précautions avec chars et chenilles. En toute dévastation.

A l'heure où ne restent que les mots, les conversations nourries de café et de chocolat ainsi que les dernières photos papier d'une ère passée au numérique pour ressusciter les morts, je ne sais que faire de tout ce bardas. J'ignore s'il vaut la peine qu'on le regarde sous tous ses formes, qu'on y démêle le bon du mauvais, les réussites des échecs, la vérité des illusions perdues.

Mais je porte mes pions sur mon dos, tel la Chimère de Baudelaire ; je porte l'échiquier et l'ensemble des parties jouées - avec les autres, avec moi-même, avec ma vie. Impossible de se souvenir de chaque coup. Pourtant il est des fulgurances brutes, violentes, qui parfois remuent l'esprit au croisement de deux rues, lorsque l'on se rappelle... un pion habilement avancé, une reddition honorable, un quatre main au piano (où l'on joue à deux).

Alors faut-il continuer à se joindre à l'entassement ? Je ne puis m'en défaire. J'y puise la force de ce qui est, ou a été ; c'est une solidité à laquelle je ne peux renoncer. Peu importe que certaines fondations soit véreuses. Il y en a toujours un pour rattraper l'autre.

Et ce sont les gens que je préfère. Ce sont les gens qui sont les plus beaux, dans tout ce bordel que je traîne derrière moi. Certains sont devenus anonymes depuis longtemps, ont le visage floutés et vacillent au seuil de l'existence. D'autres, au contraire, se sont trop souvent trouvés confrontés à mon raisonnement et mon observation, pour n'avoir pas souffert des affres de la caricature. J'ose espérer que certains, certaines, passeront en moi pour y rester, avec tout ce qu'a d'imperceptible, d'insaisissable, et d'indéniablement certain la plus petite de nos vérités.

Peut-être faudrait-il mettre un "amen" à la fin de nos cogitations. Mais notre voeu n'a pas été formulé. Il nous en reste encore trois. Il nous en restera toujours trois, parce que nous chercherons jusqu'au bout la formule parfaite, le truc pour tricher, le choix à ne pas regretter.

Et cette quête, c'est notre vie même. Il n'y a ni bonheur ni plénitude de toute éternité pour toute l'éternité. Nous n'avons affaire à qu'à mouvement, recul, avancée. Je vois le monde entier galérer sur le fil de l'équilibriste, avec plus ou moins de talent.

C'est bien plus beau que de marcher au sol. Après tout, le gain est proportionnel la mise. Nous n'avons rien à perdre à monter plus haut, sur les ailes du rêve et du pari.
La longue traîne de ce que nous avons vécu pendouillera derrière, avec noblesse et ridicule. L'important est de ne pas se prendre les pieds dedans.

(pix: Acrobat, Celeste, flickr)

lundi 25 mai 2009

Mots et merveilles


"Ce serait plus simple si je n'avais rien dit."

Rien dit, rien dit, rien dit... Mais à répéter ces mots dans ta tête, Nathan, tu ne changeras rien. Tu crois qu'avec tes petites phrases et tes répétitions à deux balles, tu peux gommer ce qui a fait mal, ce qui s'est enfoncé dans les autres, à cause de toi ? Finalement, c'est encore toi que ça gêne le plus, tous ces non-dits et ces regards froissés. Bah oui, faut qu'on s'évite. Qu'on évite de se heurter, ça tu le sais, Nathan.

Alors arrête de ressasser, tu l'as faite, ta boulette. Ne sois pas stupide au point de croire que tes mots n'ont fait que passer, effleurer. Ça arrache la peau, des trucs comme ça, ça vous érafle l'âme, tout au fond. C'est pas difficile à comprendre. Tu voulais qu'elle s'en aille, sans rien dire ? Qu'elle garde ses larmes pour plus tard, sur l'oreiller ? Oh mais rassure-toi, il y en aura assez, des petites gouttes de cristal, pleines d'amertume et de désespoir. Il y en aura toujours. Alors il faudra bien que tu supportes celles-là, qui ne sont que pour toi. Tu lui dois bien ça. Rappelle-toi, si tu n'avais rien dit... Oui mais voilà. Tu n'as pas su te tenir.

Alors maintenant, relève la tête, décroche-moi cette main de ton menton, et fixe ses yeux tout bleus. Oui, là, derrière les cils, derrière les paupières qui tremblent, derrière les larmes qui brouillent tout ; c'est ton fardeau, ces grands yeux tout tristes, qui bredouillent un peu, qui se savent plus rien dire si ce n'est: Regarde... REGARDE ! Regarde comme ça fait mal, et comme je voudrais te haïr.

Hum, ah oui. Oui, c'est difficile. Mais ne t'en fais pas, tout finit par passer. On lavera tout ça vite fait bien fait, à grandes giclées de haine et d'espoir. On fera tout disparaître dans la marmite des illusions et des résolutions. Il suffit de bien mélanger, et l'on n'y reconnaîtra plus rien. Après quelques semaines, les lentes métamorphoses auront défiguré tout ça.
Elle continuera à chercher, mais ne saura plus pourquoi elle vient fouiner. Et toi, alors toi... t'auras la tête en l'air. D'ailleurs tu ne te souviendras plus de rien (ou tu ne voudras pas te souvenir). Quoi qu'il en soit, tu manieras le j'me-foutisme avec un humour fort à propos -- et détestablement drôle.

Tout aura l'air d'aller bien in the best possible world. Et peut-être, oui, peut-être qu'alors ce sera comme si tu n'avais rien dit. Hum, je frissonne déjà à l'idée de toute cette naïve innocence faite de bric et de broc, rapportée d'on ne sait où, ne sachant pas où se mettre, et ayant la bonne idée de croire qu'elle l'emportera sur la rancoeur et le souvenir. Bah, ça pétera un jour ou l'autre. J'attends de voir ça, aux premières loges.

Alors, voilà, Nathan. Tu croyais quoi ?! Tu me trouve dure ? Tu crois que j'en rajoute ? Peut-être. Mais ce serait t'épargner que de dire autre chose. Mes mots aussi, à moi, ils ont le droit de retentir. Même si plus tard, je pense : " Ce serait plus simple si je n'avais rien dit ". Moi aussi je veux pouvoir gueuler à m'en péter les cordes vocales.
Nous en paierons le prix plus tard.

Noyons-nous sous des déferlements de mots. Il n'y en a jamais assez. C'est vrai que nous pourrions faire des ravages. Nous avons assez de haine au coeur, toi et moi. Assez de choses à laisser sortir, assez d'horreurs à déballer. Quand bien même il nous en manquerait, ce n'est pas l'imagination qui manque.
Oh comme toute cette mauvaise foi m'apporte une nouvelle jeunesse ! J'aperçois encore ta victime, Nathan, au bord de la route. Je distingue au loin ses grands yeux bleus frangés de noir, qui palpitent de peur et de colère. Mais le tout est d'un mou désespérant.

Alors il est sûr que je ne la plaindrai plus. Tiens, je te vois partir avec une autre conquête sous le bras. Doucement, la main dans le bas du dos, cher et téméraire partenaire ! Nous ne tiendrons pas nos langues, cela va de soi, mais nous aurons la classe, crois-moi. Gambadons dans la monotonie et foulons aux pieds les "comme il faut". Ce sera tellement plus drôle. Heurtons-nous les uns les autres.

Et lorsqu'à nouveau tu te tourneras vers moi, vers mes grands yeux bleus et tremblants, pour laisser partir ces mots, Nathan, qu'on n'aurait pas dû dire, peut-être que je serai faible à nouveau.
Mais j'ai bon espoir qu'à la fin de nos cycles infernaux, coincés dans la fournaise de la hargne et du désir, je puisse un jour répondre. Et de mes lèvres méprisantes, t'étouffer sous la masse de mes injures. Tout en délicatesse, s'entend.

Ça va être bien. Ça va être très bien.
Crois-moi. We will have so much fun...

(pix: endoking, flickr)

vendredi 8 mai 2009

Blind

C'est pour continuer qu'on fait tout ça, tu comprends ?

Sinon, il suffirait de s'asseoir au bord de la route et de regarder passer les bagnoles. On n'aurait plus besoin de se concentrer, plus besoin de visualiser la cible. On pourrait simplement balayer du regard le faisceau tourbillonnant du métal, heurter nos genoux l'un contre l'autre, sans plus sentir le froid, l'odeur d'essence et le bitume sous nos pieds.

Mais non, ce n'est pas cela. On s'acharne à vouloir monter, à reprendre la route. On aime malgré nous le mouvement, les cahots du destins, les virages et les chutes. Pourquoi ferais-je tout ça si je ne voulais pas m'en prendre encore plein la gueule ? Alors il faut que tu comprennes. Que tu vois que je me jette à l'eau. Il faut que quelqu'un sache que je bois la tasse. Sinon j'arrêterai de traîner sur les plages.

Les trois coups de l'aurore frappent à ma fenêtre, c'est le carillon du matin. Et dans ma tête baille à grand bruit la lassitude. L'impression de tout connaître, et d'avoir trop vieilli. Le sentiment de placer mes pas dans ceux de tant d'autres et de suivre mes propres traces indéfiniment.

Alors si tu ne lèves pas les yeux de tes errances pour voir enfin les miennes, si après toutes mes contorsions je ne peux toujours rien distinguer au-delà du rêve et de l'espoir, peut-être balancerai-je tout en boule, dans un coin - les fringues, les baskets, les envies, les souvenirs. Je me froisserai pour qu'on ne me reconnaisse plus.

Et surtout, j'arrêterai de bouger. Immobile sur le fond immobile de l'existence. Tu ne me verras plus.
Je ne verrai plus dans tes yeux que tu ne me vois pas.

mercredi 29 avril 2009

FG - Fouillis génial / Virginale débilité.

(pix: Happiness, par Jorgepacker, deviantart.com)

Des bu-bulles... Plop, ça fait des claquettes dans l'air froid. Tu n'as qu'à pétiller, pareil ! T'exploser la tête à la faire rêver, tourner les yeux partout, tout voir, dévorer les visages, rire des éberlués ! Interloque le monde, chatouille-lui l'oreille.
Les petits parasites curieux ne grouillent pas assez dans les rues de Paris.

La guitare à l'épaule, le sourire dans la poche - à portée de main et d'un geste, tout de feu et de bravade, le voilà ! Tu sors le lapin de son chapeau, la bonne humeur de son berceau. Dégringole de tes hauteurs, vautre-toi dans les bêtises, pourlèche-toi les lèvres (ou trouve quelqu'un pour le faire à ta place...) !

Chut, chut ! Ne pas dire, ne pas parler. Laisser la malice couver et la libérer brutalement, ça arrose encore plus. Du champagne, plein, en mousse, en gouttes, en gargouillis ; dans les gorges, sur les visages. L'écume du bonheur, l'alcool de l'insouciance. Bam, bam ! Tout en éclaboussures ! C'est des zébrures dans les gosiers, au bord des lèvres, à partager dans un bisou.

Wouaaaahhhhh !
Et ce serait mièvre ? Oh non, bien sûr ! Violent, gratuit, inexplicable, mystérieusement bête. Reconstruire le "Paradis de la Stupidité", ou plutôt le retrouver. Chopper le salaud qu'avait paumé les clefs !
Et puis sur les gazons mal tondus, en se piquant le ventre à l'herbe rêche, rouler de longs après-midi entre amis ; malaxer des rêves et des vannes foireuses. Se lever brusquement, avec fièvre, pratiquer l'indignation à outrance et retomber, désarticulé par un fou rire... Rire à en pleurer, et faire déborder la couleur de l'iris.

Gober le jour, d'un seul geste, en le défiant de revenir... Toujours le retrouver à l'aube pour de nouveaux pieds-de-nez !

Se réveiller sur l'arc-en-ciel des pitreries !

mardi 28 avril 2009

Arrêt


(pix: Burtonesque Canvas, par masKade, deviantart.com)

Ils se tenaient par la main, silencieux sous la bruine de mai. Les voitures et les piétons, en ombres chinoises sur la toile grise du jour, tourbillonnaient autour de ce centre de gravité - ce point de fusion, leurs deux mains nouées.

Je les suivais depuis quelques minutes, bien malgré moi je crois. Je n'avais nul endroit où aller, je laissais à mon corps la liberté de se mouvoir comme il l'entendait. Mon sac, trop lourd, battait contre ma hanche droite et un léger pincement me dévorait le cou. Mes cheveux collaient sur mon front. J'allongeai soudain mes enjambées, pour ralentir le rythme de ma marche.
Je restais prudemment à une dizaine de mètres derrière eux. J'ignore pourquoi j'éprouvais le besoin de conserver une démarche naturelle, l'apparence d'une flânerie. Peut-être parce que beaucoup de gens trouveraient étrange de suivre des inconnus comme ça, au hasard, dans la rue.

Je ne trouvais pas ça plus incongru que de déambuler seule, sans point de repère. Au moins là, j'avais l'impression d'avoir pris le train en marche. Je nouais mes pas à leurs deux silhouettes confondues. J'appréhendais le moment où leur étreinte se relâcherait, comme s'il me faudrait alors choisir où m'engager. Mais nulle bifurcation ne semblait approcher.

Sans cesser de longer avec eux le Panthéon, puis de descendre la rue Soufflot, et de me diriger vers... - vers où ? eux seuls le savaient - je voyais, à la lisière de mon champ de vision, passer les gens comme des pantins. Aucun geste imprévu, tout semblait tiré au cordeau. Les distances à parcourir étaient rationalisées et le paysage parisien se retrouvait tissé de trajectoires rectilignes. Des droites, des angles brutalement abordés, des arrêts nets. La propreté des mouvements se mêlait aux lignes sombres des pavés, traçant l'immuable quadrillage sur lequel nous évoluions.

Devant moi, ils continuaient de se mouvoir, avec insouciance. Je les voyais de dos mais j'étais sûre qu'un imperceptible sourire, l'effleurement d'une joie légère, passaient sur leurs lèvres. Il y avait tant de simplicité dans leur façon d'être que j'en étais toute retournée. A croire que nous ne vivions pas dans le même monde, que ces barrières que je croyais infranchissables, certains parvenaient à les abolir.

Un SMS réclama mon attention du fond de mon sac, avec un pleur geignard. Je l'ignorai.

Je tâchais de calmer mes doutes, d'apaiser le monstre qui me dévorait le ventre, mais c'était peine perdue. La vue de ces doigts entrelacés, devant moi, me plongeait dans une perplexité croissante qui se mêlait à mon malaise matinal. Il y avait là comme un mystère que j'avais besoin de palper ; j'aurais voulu m'y loger, invisible de tous. On m'aurait oubliée, pour un temps. Mieux, je me serais oubliée dans le balancement des deux bras, lovée entre le coude et l'ongle, quelque part dans l'accroche d'un être à l'autre. Il me semblait que pouvoir être à la fois l'un et l'autre, exister au point précis où se défait l'altérité, c'était ce dont j'avais besoin. Là où je pourrais reposer... et bien, en paix. C'est bien comme ça qu'on dit.

Mais je me contentai de suivre ce couple, approchant maintenant des hautes grilles du Luxembourg. Je me contentai d'être à la traîne, en retard sur ma révélation.
Tout ceci était d'un pathétique. A bien y regarder je ne faisais que balader mon esprit fatigué et mon corps éprouvé sous la pluie crasseuse de Paris. Sans raison, sans justification, je laissais les précieuses minutes de mon agenda quotidien fuir autour de moi, négligées. Je refusais de leur donner sens, je ne savais que les orienter dans une seule direction : la fuite.
De quoi ? Vers quoi ?

Et puis d'un coup, le temps d'un battement de cils trop longtemps prolongé, à cause de cette larme qui épousa ma joue, traçant son sillon humide dans mon fond de teint, ils n'étaient plus là.
Leurs mains s'étaient peut-être séparées, je n'en savais rien. Quoi qu'il en soit, mes réflexions oppressantes se retrouvaient brutalement sans échappatoire. Plus d'arbitraire à suivre. Et les gens autour de moi s'enfonçaient sous leurs parapluies, irrémédiablement seuls.

Je réajustai l'écharpe qui flottait mollement autour de mon cou, sans savoir où aller. Un vide destructeur me ravageait, un vide qui n'était pas fait pour être comblé, qui ne demandait pas à l'être. Que pouvais-je lui répondre ? Je ne savais que l'héberger, le nourrir parfois, de temps en temps je parvenais à l'affamer et à le rendre faible. Mais malgré moi je savais qu'il demeurait tapi entre les sinuosités de mon humeur changeante.
Caché dans des replis de tristesse et des vallées d'interrogations où personne ne viendrait porter de réponse.

Je m'assis quelque part, prenant place dans une immobilité prolongée. J'écoutais le bruit de la circulation, le bruit des gens et des pigeons pour ne plus entendre le martèlement de mon angoisse. Quelques nausées m'assaillirent et me laissèrent essoufflée, le corps penché en avant vers le bitume noir.
Je fermai les yeux, je voulais tout éteindre.

lundi 27 avril 2009

Meurtre au clair de lune


(pix: Blood Fix by Eueu, deviantart.com)
- Alors, t'as fini l'boulot ? Eh mec, me dis pas que t'as encore torché ça !
- Mais pour qui tu m'prends ?! C'pas parce qu'une fois j'ai déconné, et puis tu sais c'était qu'une dose de rien du tout, que j'suis un raté ! J'suis encore capable d'éventrer un mec, alors ferme ta gueule !

Il me gonflait, l'autre, il arrêtait pas de faire jouer ses biceps sous son maillot. Il serrait les poings, près du bassin, et les muscles gonflaient, énormes, dans le prolongement des épaules carrées. J'étais sûr qu'il allait la péter, un jour, sa combinaison pourrie. En plus ce rose flashy, ça faisait des reflets bizarres à la lueur des clopes qu'on alignait, tous les cinq, côte à côte.

- Hé Bob ! Arrête de t'astiquer les biscoteaux, ça va, hein !
- Et puis un peu d'respect pour le macchab'...
Rires.
C'était Maxence qu'avait sorti cette connerie, bien sûr. Mais peut-être qu'il avait raison. Je ne m'étais jamais demandé ce qui se passait quand je descendais un mec. Quand j'ouvrais lentement son pardessus, que je déchirais de la pointe du couteau le T-shirt souvent trempé - de sueur ? de peur ? - ou quand je pénétrais délicatement dans la peau du ventre, avec ce qui me tombait sous la main. Peut-être bien que ce gars-là, sur le point de s'barrer, sur le point de pouvoir se tailler à toutes jambes, grâce à moi, ce qu'il voyait en dernier c'était les biceps de Bob en train de rutiler sous l'éclat des cigarettes. Peut-être que son spectre, il ouvrait les yeux sur ces mêmes muscles obèses. Pas très drôle comme réveil. Un peu dégueu.
Un jour, je me suis souvent dit, je lui foutrai un bon coup de couteau dans les deux bras.

En attendant, il fallait rester là. Attendre les ordres.
La plupart du temps, je n'étais pas bavard. Après le travail, je me posais contre un mur, je tirais mes taffes avec lenteur, et j'espérais que les autres ferment leur gueule aussi. Les autres, c'est-à-dire Maxence et son frère Marco, efféminés comme pas possible, mais redoutables au corps-à-corps ; Bob et ses muscles en surnombre ; et la Bohémienne, Naïa. Belle gonzesse, larges hanches et ventre plat. Bien sûr, une poitrine à se damner, et le cul qui va avec. Une bombe, quoi. Mais une vraie. On touche pas, sinon ça explose.

Alors je touchais pas, non. Je restais là à attendre que le "défunt" (j'adore utiliser ce mot, c'est si... correct) se vide de tout son sang. Ce qui est con, c'est que j'adore acheter des pompes. Et que le cuir, même de première qualité, ne fait pas bon ménage avec les éclaboussures de sang.
Évidemment, c'était les inconvénients du boulot. En échange d'un salaire confortable, les taches luisantes à nettoyer chaque matin, l'odeur du cadavre qui vous imbibe la gueule - mais ça, encore, on s'y habitue.

- Putain mais qu'est-ce qu'ils attendent ? Ça fait une demi-heure qu'il refroidit, le gars. Bon, on est sûr qu'il est mort, non ? Alors on passe aux funérailles ou on s'barre tout de suite !
Marco. Même quand il utilise les mêmes mots que nous, j'ai l'impression que ça fait plus chic. Il a une voix un peu suave, une voix de meuf, c'est ce qu'on lui dit toujours. Et son visage, ses joues toutes lisses, ses yeux ronds de bébé, ses bouclettes blondes, pour ça oui, ça lui donne l'air d'une diva. Si, bien sûr, on oublie la vilaine cicatrice qui lui tient lieu de bouche.
- On poireaute et c'est tout. Tu connais le principe. Alors pourquoi tu râles tout le temps, bordel ? Moi aussi j'me fais chier. Et bah je chie en silence.

Des rires silencieux secouent nos silhouettes noires. J'ai l'impression d'être en mode vibreur. Mais bon, ce serait con de se faire remarquer. Après toutes ces années de cadavres et de tortures, sans un seul ennui avec la police locale. Qui a dit que les flics étaient des emmerdeurs ? Moi ils me laissent bien tranquille pioncer chaque jour dans mon lit, avec le flingue et le scalpel sous l'oreiller.
- Fermez vos gueules. On attend. C'est tout.

Ma voix ramène un silence boudeur. Ce n'est pas que je sois le chef de notre petite bande, ça non. Mais bon, faut bien qu'un de nous sache se faire respecter. Et bah c'est tombé sur moi. Peut-être que ça a à voir avec la fois où j'ai corrigé Steven. C'était le p'tiot qu'on nous avait foutu dans les pieds, pour nous aider, soi disant.
Qu'est-ce que je peux vous dire ? Insupportable, il était insupportable. Toujours à claquer sa grande langue blanche dans sa bouche trop longue. Un clac comme ça que ça faisait ! Sans s'arrêter. Maxence finissait de vider une grand-mère, près du caniveau. La tâche était plus difficile que prévue, la vieille se débattait, et on avait failli se faire repérer par un drogué qui baladait son chien - ou qui se faisait balader par son chien, d'ailleurs, on avait pas trop compris. Finalement tout est rentré dans l'ordre. Maxence a découpé l'autre garce, assez habilement d'ailleurs. Les traînées collantes sur le mur ressemblaient presque à un dessin d'enfant, un peu naïf, mais émouvant.
C'est que ça m'émeut toujours un peu ces moments-là. Le dernier souffle, rauque. Parfois une convulsion, ou un regard bouffé par la peur. Et puis plus rien. Sublime, quand tout se termine. Y'a pas meilleur que moi pour finir les choses.
Tout était rentré dans l'ordre parce qu'ensuite j'avais attrapé Steven par le cou, je lui avais sorti sa putain de langue d'albinos et je l'avais tranchée d'un geste bien net - du travail de pro, vraiment, vous pouvez me croire.

Enfin, depuis ce jour, quand je disais: "On la ferme.", on la fermait.
Une des récompenses du talent, je me dis.

Une clope se rallumait au mégot de l'autre. L'air était saturé de nicotine, ça me piquait presque les yeux. J'avais la main posée sur mon portable, au cas où l'autre appellerait. A vrai dire, ça ne me dérangeait pas de laisser passer le temps, là, près du porche, en gardant un oeil sur le cadavre. C'était même apaisant.
Je me bougeai le cul un peu, histoire de détendre l'atmosphère. De délier les tensions latentes. C'est qu'il mettait du temps à appeler, ce con.
Enfin bref...
Je m'approchai de la vieille peau fripée qui gisait sur le bord du trottoir. Cette fois-ci je n'avais pas loupé mon coup. Fallait arriver à lire sous tout ce rouge, et c'était pas facile... Mais si on se penchait bien, si on oubliait les croûtes de sang séché et les bouts de vêtements, on voyait la blessure bien nette, aux bords délicatement ciselés. Tout en douceur.
"C'est ça, l'secret les mecs. La douceur." Ils me croyaient jamais. Tant pis pour eux. Je restais à la première place.

- Eh les mecs, vous captez ça ? Y'a un putain d'salaud qu'a foutu la radio d'y a 50 ans ou quoi ?
On entendait soudain de la musique, ça devait venir d'un des vieux immeubles autour. Les autres se sont mis à râler.
- Putain on s'fait chier bien profond, si en plus les péquenots du coin s'mettent à nous tartiner les oreilles d'leurs violons, laisse tomber j'arrête ce boulot.
- Non mais sans déc', c'est quoi c'truc ? La daube qu'on te balance quand t'attends trois heures au téléphone avant de tomber sur la nana qu'il faut ?
Etc.

Je fronçai les sourcils, mais j'étais plus invisible dans la nuit qu'un chat de gouttière. Les autres se balançaient des vannes en se frappant les côtes. Des grands macaques, je me disais. Enfin, des macaques efficaces, au moins... Et Bob avait cessé de matter ses muscles.
J'arrivais à peine à entendre la mélodie, elle était coincée plus haut, dans le noir du ciel. Ça devait venir d'un étage élevé.
Et puis d'un coup, j'ai choppé une note, une seule, et j'ai reconnu le morceau, comme s'il attendait depuis des plombes que je le retrouve dans ma mémoire en bordel. C'est con mais avec cette seule note que moi seul j'avais récupérée, je me sentais bien, cool. Zen. Peut-être parce que c'était beau. Peut-être parce que c'était soir de pleine lune, et que la coïncidence qui nous tombait dessus me faisait marrer. Peut-être même parce que le piano, à peine audible, rendait le spectacle encore plus attendrissant - le macchabée, les rigoles de sang, les étincelles de nos clopes, le rose flashy de la combinaison de Bob.

- La ferme, je chuchotai.
Ils ont fini par se taire.
- Le Clair de Lune de Beethoven.
Un temps. Silence arrosé de quelques notes.
- Euh... qu'est-ce que tu nous gerbes, Franck?
- La musique. C'est le Clair de Lune.
- Ah.

Tous se taisent. Oui, on ne sait pas toujours ce que les gens ont fait, avant de se retrouver à trouer d'autres gens. Oh, y'a pas de mal à garder un peu de mystère.

C'est Naïa qui prend la parole. On l'entend pas souvent mais là, elle ouvre la bouche avec une grimace et tend son doigt vers la lune toute ronde qui plane au-dessus.
- Un jour j'lui crèv'rai la gueule à cette pouffiasse.

On lève tous la tête, pour mieux voir. Peut-être qu'on voudrait être sûr que Naïa, elle va quand même pas la bousiller, la lune.
Parce qu'après on y verrait encore moins la nuit.

dimanche 26 avril 2009

"A ceux qui s'abreuvent de pleurs et tètent la Douleur comme une bonne louve !"


Éclair, noir.

Le rugissement des basses, tout près de mon oreille. Je suis trop près, qu'importe. Au coeur du tourbillon, tout bouge encore plus vite, saisi dans l'immobilité du reste. C'est vrai, le déchaînement des lumières, les décolletés profonds, bordés de satin rouge, et le déhanchement des corps, au hasard, tout cela tremblote en saccades si rapides que rien n'échappe au flou perpétuel, presque sans mouvement.

Je sirote le jus rosâtre qui m'a échu au comptoir. Les taches de liquide et de sucre qui maculent le plastique noir et rayé reflètent en points grossiers l'impressionniste spectacle des danses endiablées qu'on diffuse sur les écrans.

J'attends l'explosion de la batterie, le refrain éructé avec douleur, comme l'explosion d'une révélation. Note après note, autour de moi, dans ce bar glauque et puant, dans l'interstice des silhouettes confondues et des nus plus ou moins artistiques, baignant dans l'excès primitif que nous incarnons se tisse une continuité brutale, sauvage. Le balancement répété, martelé, d'un désespoir qui se tortille au fond de la cave enfumée où il a fini par tomber.
"A nos déchéances conjuguées", songe-je en levant mon verre vers le mur de pierres sombres contre lequel je repose ma fatigue alcoolisée.

A cinq mètres sur ma droite, cambrée comme une diablesse prise d'une rage immonde, Leslie semble démembrer son corps, mesure par mesure, flash après flash, sous les néons rouge sang. La peau de son ventre, trouée de brûlures, garde pourtant un aspect lisse ; c'est l'ondulation de la maladie sur la douceur tiède des muscles, le tortillement du Mal dans l'écume d'une ancienne beauté.

"Oui, tout ceci est terrible et merveilleux. L'horreur est bien plus terrifiante quand elle se croit encore parée des affres de la beauté". Mes pensées m'échappent, dans l'incertitude qui m'habille progressivement je les vois me faire face et converser librement avec moi, moulées de cette sueur ruisselant sur le carreau de nos débauches.
Débauches du regard.

On me ressert quelque chose ?
Non merci, quelque chose déjà se déverse en moi : tout ce flux de cauchemars, ces perspectives fluides qui déforment les murs. La joie édentée me fait face, je pleure et je ris à la vue de sa grande face plaintive qui cherche à rester jolie sous tout ce rouge, tout ce rouge...

Sur mes doigts s'attarde une main déserteuse, glaciale. Je réfrène une fureur soudaine et me contente de jeter à bas du comptoir cette présence importune. Qu'on me laisse enfin, tranquille, me vautrer dans cette fange mêlée de couleurs odieuses, de corps ridicules et de poses provocantes.

Qu'est-ce que ça pourrait changer, que je sorte retrouver les étoiles pendues au firmament menteur dont on daigne couvrir nos existences blafardes ?
J'ai déjà trop cherché, le nez en l'air, entre les monts de l'Hypocrisie, et les hauteurs du Mensonge.

Je t'ai trouvé, toi, et ta fausse bonté, avec ces longues mèches d'or qui cernaient ton visage d'ange, et tes bras maigres et roses, toi qui étais pire que ces créatures contaminant la nuit. Je n'ai bu à tes lèvres qu'un poison enivrant. Oui, oui ! J'ai aimé, adoré, j'ai dévoré tes promesses, tu vois c'était la première fois qu'on m'en faisait autant, sans craindre de me mentir effrontément et d'implanter avec sadisme l'illusion dans mon coeur déjà meurtri. Tu m'as rassasié de tant de conneries, je m'y suis épanoui avec la grâce d'un poisson rouge obèse, coincé dans son bocal. Je me tortillais comme une merde, et tu me faisais croire que c'était beau, que c'était l'éternité, ce moment de torture avec toi, notre maison, notre bonheur. Notre amour.

Tes hanches nacrées, tes cils ravageurs, tes ongles si blancs, je les ai serrés contre mon coeur avec une ferveur dont je me croyais incapable. Tu t'es sentie souveraine, petite salope ; tu as dévoré les offrandes que t'apportait, humilié, le fidèle au bas de l'autel. Putain ce que j'aurais pu crever pour croire encore, plus, encore plus à tes mots, à tes caresses !

Oh oui, tu étais parfaite. Tu étais odieuse, destructrice et tu le cachais si bien que c'était magnifique. J'étais persuadé de côtoyer la douceur, de me blottir chaque soir dans les draps de l'avenir naïf et bienheureux.

Qu'est-ce qui a changé ? Ton sourire ? Les caresses mesquines dont tu m'abreuvais ?
Un matin - ou bien était-ce à l'heure tardive où la nuit ravagée, débauchée, la nuit dont j'avais tellement peur, se secoue paresseusement les reins pour mettre en branle sa silhouette de vieille putain qui veut encore danser ? - j'ai vu percer entre tes lèvres des dents acérées, des canines sanguinaires. Sur ma propre peau j'ai senti s'enfoncer tes crocs acérés, affamés, j'ai senti mon sang couler sous ton amour tortionnaire. J'ai vu, comme en rêve, sans vouloir y croire et m'accrochant aux lambeaux de mes fantasmes, j'ai vu ton être se tordre, révélant sa vraie nature.

J'étais déjà trop blessé pour faire autre chose que m'enfuir, avalant les étoiles, récoltant dans ma course la morsure de la vie, les coups de la vérité, horrible mais vraie, si vraie ! Ô lucidité je t'ai acquise, mais à quelle prix ! Alors j'ai brandi vers le ciel un doigt unique, rageur, accusateur. J'ai voulu par ce geste déflorer la mascarade de cette voûte argentée nous étouffant de rêves.

Ce fut l'ultime sursaut qui me porta vers le jour ; ma propre haine me terrassa et je finis, déchet parmi les déchets d'humanité, buvant les eaux usées de nos pleurs, par rejoindre les catacombes, les souterrains, les caves brûlantes du désir et du vice qui depuis toujours avaient supporté mes jours, là, en dessous, sous mes pieds. Qui avaient porté ma carcasse prisonnière de l'espoir.

Voilà pourquoi, là, face à Leslie, dévorant du regard les formes torturées qui me caressent et m'enserrent dans leur étreinte lubrique, oui, voilà pourquoi j'aime tant les néons rouges mêlés au sang noir des désespoirs !
Eux ne me trompent pas. Ils sont tout ce qu'ils semblent être. Monstrueux. Difformes. Ignobles.

Que j'aime la simplicité du mal qui brille en eux !

Le son n'a pas tari, il coule encore autour de moi. Il roule sa masse gluante, oppressante, jusqu'à mes tympans morts. Mais toutes ces vibrations remuent dans mon ventre, et ça suffit.

Je sirote toujours mon jus rosâtre. Des dizaines de silhouettes oscillent, s'abandonnant sans crainte aux bras osseux de la nuit. Bientôt mon tour viendra d'entrer en scène, personne ne me verra mais tous me sentiront. Un monde d'aveugles, un monde privé de sens où tout pourtant passe et demeure en tout; un univers de miasmes et de douleurs confondues. L'enfer promis pour le grand partage des souffrances.

Bientôt mon tour d'entrer en scène et le couteau, rageur, affamé, mord déjà la paume de ma main couturée de cicatrices.
Sûrement qu'en tombant goutte à goutte sur le parquet noir, mon sang fera pétiller davantage de rouge sur la peau des damnés nourris au sein des crépuscules.