dimanche 9 novembre 2014

Diamonds

 

À certaines heures du soir, la fatigue s'approche, rôde et nous flaire. Elle s'insinue vaguement sous nos peaux, elle prend part à nos gestes et nous fait éprouver la pesanteur. Et surtout, par hasard, elle nous libère, rompt les amarres. Le flou peut s'installer, nous ronger sympathiquement, nous faire perdre l'équilibre. Tout pousser dans une molle lassitude, doublée d'une lucidité hallucinée. Quelque chose de transperçant émerge alors de cet informe laissez-aller, de ce lâcher prise. Pas une certitude, non. Pas une vérité non plus. Mais le sentiment d'une présence, comme le goût désirable d'une proximité. On est sur la voie.

Le bout de la route, bien sûr, échappe - pour notre bien. Mais ce souffle imperceptible, qu'on retient, cette pause que fait la vie, entre deux regards fixes habités de fantômes, c'est quelque chose de magique, un peu de poussière de fée qui nous tombe dessus et rend les choses translucides le temps d'un battement de cœur. Transparence, clarté, où l'on devine que se cache davantage ; comme l'envers du monde un moment éclairé, l'existence enflammée de l'intérieur, et qui brûle, se consume et jette sur nous son rayon nu. Et l'on voudrait soulever le coin du rideau, se brûler les rétines à la chaleur du feu. Mais non, on observe le spectacle d'ombres, on déchiffre un je-ne-sais-quoi qui passe bien vite.

On est poète, on est voyant dans une chambre nocturne, aux heures de transe.

jeudi 6 novembre 2014

Boucles

"Spiral", ©2012-2014 synth101, deviantart.com
"Spiral", ©2012-2014 synth101, deviantart.com
 

Oui, je sais bien que je t'écoute en boucle depuis hier. Je sais bien que le ressassement, les boucles, les rouleaux qui se déroulant s'enroulent toujours, les cercles, les rondes, je tourne en rond, c'est mon truc, j'y suis à l'aise comme un poisson dans l'eau. Mais justement, en ce moment, j'avance (j'essaie), je romps la ronde horrible des jours semblables, des angoisses résistantes. Et parfois, juste un moment, il faut quand même s'autoriser à lâcher, parfois alors des larmes coulent, presque ignorées, tant on les connaît. Elles ne sont plus tout à fait les mêmes qu'avant, mais elles me ramènent encore à des gouffres de doute, des horizons déployés où se fondent incertitudes, espoirs, recherche d'une transcendance et désir d'arrachement. Désormais, je musèle mes élans. Je crois qu'ils sont plus nocifs qu'autre chose ; que je n'ai plus besoin de me jeter d'en haut du ciel, de tout remettre en cause pour me sentir vivante, de détruire pierre à pierre ce qui se construit, malgré moi, dans le sillage de ma vie.

Seulement un tout petit instant, aujourd'hui je prends un tout petit instant pour déprimer.

Sans mélodrame. Juste une fatigue logée au front, les yeux brillants, des regards perdus vers les fenêtres qui découpent le ciel. Je pense un peu, trop, à toi. Parce qu'il faut bien dire que tu es là, tu es prêt à l'emploi, facile d'accès, disponible pour des fantasmes bien tranquilles au demeurant. Tu cristallises un besoin de rêves, carrefours de chemins à venir, pas encore tracés. C'est pour ça sans doute que j'arpente le croisement des routes à travers ton visage. A travers tes gestes, tes mots, tes pensées dérobées, tout ce que mon être peut inventer du tien, tout ce que je peux mettre dans l'altérité que m'oppose un homme.

Déprime douce, chaude, poétique. Déprime frisson des jours déclinants. Déprime intime, seule avec moi, dans une grande chambre à moi. Déprime qui sent bon les vêtements portés, les choses possédées depuis longtemps.

Déprime, mon chez-moi.

C'est un peu ça, oui.

mardi 4 novembre 2014

I see fire

freedom_by_iamkatia
"Freedom", ©2005-2014 iamkatia, deviantart.com

Peaux touchées, souffles ensemble, dans la grande perspective du jour qui tombe, dans le soir qui meurt et nous éteint. Poussée d'un autre, chaleur humaine, manque encore et manquera toujours, et peut-être avec toi, l'assoupissement du coeur, le silence un instant, avant de chavirer encore. Tout vibrer. Tressaillir.

Dans les notes, dissolution intime. Pulser à deux, tournoyer dans l'entre-ombres du lit, penser à avant, croire à plus tard, être là, pour une fois. Corde grattée, égrenée, caressée, tes yeux noyés, ta bouche noyau de ma conscience mourante, tes mains eau courante fuyante brûlante desséchante exaltante.

I see fire.

I see fire.

Il m'en faut plus. Sentir ce déchirement brut, cette rage de vivre, aller à l'excès, vivre par-delà ; renverser. Je veux ma vie renversante. Besoin d'à-coups, effondrements exaltations. Détours quotidiens, et certitude intime, toujours, doucement là, malgré la poussière de l'habitude, malgré la crainte de l'enlisement.

Jamais, jamais plus sais-tu je ne serai perdue, plus jamais je ne serai absente. Je me battrai pour exister. Refus de fonctionner.

Dysfonctionner, exploser, se faire mal, heurter, exploser, et savoir pourquoi

chaque jour

continuer

Je dois savoir. Je dois pouvoir croire.

Tu fais partie de cette bouleversante altérité. A distance, reste loin, que je puisse te découvrir longtemps. Échappe-moi, que nous puissions jouer ad vitam

Eternam

Et je saurai alors si le jeu en vaut la chandelle.

C'est fini, comprends-tu ? On ne peut plus faire comme si cela suffisait. Il en faut plus. Je suis prête à me disperser, à me mettre en jeu. Pour vivre vraiment. J'entre sur la piste, je marche avec vous, je suis le chemin, je divague, je traverse n'importe comment, mais je suis là, j'ai cessé d'observer sur le bas-côté passer les existences des autres.

Pour quel voyage ?

Liberté.

 

lundi 20 octobre 2014

Abandon

 "First floor", ZerberuZ
"First floor", ©2012-2014 ZerberuZ, deviantart.com
 

Aujourd'hui, j'ai besoin de Versentre. Il y a en moi un désir de coussins, de plaids, de feu de cheminée, de chat à cajoler, de cou à embrasser, de chaleur humaine. De réconfort. J'ai besoin de réconfort. Avancer dans le doute, sans cesse, malgré vents et marées, aller à contre-courant, braver les vagues, sourire, assurer la prise, vouloir lâcher, ne pas pouvoir. Tout cela, c'est le vent hurlant qui me pousse dans le dos, la main invisible qui pèse sur mon épaule, qui appuie sur mon cœur, qui me coupe le souffle et laisse pourtant parfois la pression retomber, le temps pour moi de lâcher un hoquet

Et de recommencer.

J'image une pièce tout en longueur, avec des tentures, des tapisseries, des flammes à peine mouvantes, des bougies, une odeur de musc et de cèdre, des fenêtres embuées, une harpe qui joue, seule, dans un coin, et quelques livres aux reliures de cuir, éparpillés sur le sol dallé.

Je vois une femme en robe pourpre, col d'hermine, les cheveux lâchés, noirs bien sûr, boucles en cascades sur une poitrine blanche. Livide. Les lèvres pâles. Les yeux noirs dans le vague. Il y aurait comme un parfum d'attente et de désespoir qui flotterait sur la scène. On sentirait la peine et l'angoisse surtout, lancinante, noyant cette silhouette étendue dans le tissu sombre d'une méridienne. Je crois qu'il faudrait beaucoup de courage pour rester là, accepter cette douleur flottante, éprouvante, et continuer à regarder cette femme, à noyer son regard dans ses cheveux d'encre et ses prunelles de cendre.

Je resterais, moi, à l'envisager, dans sa pose alanguie, dans son délassement incertain, inquiet, dans son attente démesurée. Je ne prononcerais pas un mot, mais je ne pourrais m'empêcher de chercher ce qui arrête le temps dans cet antre doux et moelleux, dans ce salon délaissé et perdu. Je chercherais peut-être à lui faire tourner la tête, ou seulement le regard. A pénétrer sa fragilité de poupée glacée.

Il y aurait peut-être un veston d'homme abandonné dans un coin, noyé de poussière grise. Et on pourrait croire alors, si l'on voyait ce veston, et si l'on faisait preuve d'imagination, si l'on se vantait de pouvoir sinon lire, du moins inventer les êtres et leurs plus intimes pensées, leurs secrets fugitifs, on pourrait à cette condition croire que le temps figé sur la scène aurait à voir avec un banal veston de laine grise abandonné dans la poussière.

Si j'avais cette assurance de celui ou celle qui dit les choses, qui les crée, je pense que j'y croirais moi aussi, à ce vêtement abandonné qui arrête le temps. Car ce serait la seule explication.

Le départ. L'abandon.

Il faudrait croire à ce veston, pour être sûr de saisir. Parce que les mots veulent toujours croire qu'ils ont compris.

Mais après tout, vous pourriez tout aussi bien lire la page entrouverte d'un vieux roman sentimental, arrachée par d'anciennes querelles d'amants, béant là, sur le marbre. A terre. Vous pourriez trouver la clef du temps dans un portrait d'enfant, au mur, souvenir poignant, portrait d'enfant parti, parti trop tôt, et qu'on aurait gardé là pour empêcher l'oubli ravageur de faire son œuvre.

Il y a dans cette scène tant de raisons à l'abandon. Tant de choses pour expliquer ma longue et lente disparition

Dans la pourpre d'une robe

Dans le tissu sombre d'une méridienne

Dans la clarté molle des flambeaux et l'ombre insidieuse du temps

Qui vient qui passe

lundi 13 octobre 2014

In aeternam

"Requiem", ©2011-2014 telthona sur deviantart.com 
"Requiem", ©2011-2014 telthona, deviantart.com

 Et des cafés alignés sur un bord de fenêtre, jours l'un derrière l'autre, en file indienne.

Une informe pesanteur appuie sa chair molle au bureau, souffle les copies. Une liste de tâche s'agite dans un coin de l'écran. On voudrait faire cesser le monde dans une seule apnée, le retenir avec passion, l'écarter sans ménagement - et s'en repaître seule, ou avec quelques autres seulement. Des autres choisis, des partenaires de vie tombés là dans une existence déjà effilochée, crevassée, mais parfois douce aussi, et caressante.

Le livre repose à droite, près d'un carnet béant et d'un vieux feutre. Les arbres immobiles veillent derrière les fenêtres. Il y a dans la lumière comme un nouvel ennui et une infime tendresse. Comme une ironie tempérée de promesses.

Alors je reprends le livre, je le ferme, je range tout et ne reste sur la table en bouleau, impeccable, qu'un trombone égaré qui a perdu ses feuilles.

vendredi 10 octobre 2014

Versentre


Versentre est mon royaume, mon domaine, mon terrain d’écriture
mon rêve en transe, ouvert à tous
mon horizon fantôme, ma rage de mots
ma merveille intérieure
Versentre mon labyrinthe aux pensées noires, nues et luisantes
Ma maison, mon antre
Où brûlent les phrases dans le jour transparent
Où le jour brûle comme une cigarette
Mon éclat dévorant
Versentre la Présence qui palpite, je suis toujours là, je veille
Je ne te quitte pas
Jamais

Versentre a l’odeur de poussière d’un livre abandonné
L’odeur des murs abreuvés de soleil
L’odeur du métal chauffé à blanc
Qui agresse
L’odeur des nuits de pluie et de bitume
La couleur du monde, gris, rose,
Couleur de l’aurore mort-née
Toujours recommencée

Mémoire en souffrance, étoiles latentes
Versentre a cette douceur de peau interdite
Le velours des phrases volantes sur la page
Le goût des larmes dans la bouche
Le goût d’une angoisse qui mord
D’un baiser qui déchire

Approche, regarde, palpe,
Fais défais
Trace ta route
Versentre éparpillé est mon corps à arpenter
Qui existe depuis toujours
Qui vient juste de naître

Tout au fond, tout au bout
De Versentre
Il n’y a plus de
Mots
Mais un silence
Incroyable
Où nagent les fulgurances
De l’âme
Dans un océan de choses
Insaisissables

vendredi 11 juillet 2014

B-N-F


Deux fois en six jours que j'arrive avant l'ouverture de la BNF... il se passe quelque chose dans ma vie. 
Alors, le casque sur les oreilles, les doigts agités au rythme d'une musique soigneusement accordée à l'humeur boudeuse du jour, je me pose à Exki, je commande un café (qu'il est pas cher quand on le prend avant 11h alors c'est vraiment chouette), et je bouquine ou je pianote, au choix, en attendant que se réveille le monstre-aux-livres, pas loin. Et quand, la gueule bâillante, les griffes détendues, les rayonnages frémissants, l'immense caverne de métal aura vaguement émergée du sommeil des mots, déjà assaillie par les thésards en manque du Rez-de-jardin, alors j'irai m'engouffrer dans ses entrailles, arpenter ses halls immenses, ses volumes effroyables et mégalomanes, j'irai me perdre dans ce palais multidimensionnel !
Et travailler, si le coeur m'en dit. 

Digérée lentement par la bête, je m'absorberai dans un livre, je verrai les heures filer, pâlottes et taquines, sous les baies vitrées crasseuses où s'efface le vert des arbres, devenu opaque et glissant de pluie. 
Une épaisse langueur, nourrie de tapis rouges foulés par d'innombrables pieds, pèsera un peu plus sur mes épaules fatiguées. Le bruit des doigts sur les claviers martèlera mes tempes et se mêlera au bruit des gouttes lâchées du ciel par quelque farceur hydrophile.

Et vous, que ferez-vous aujourd'hui ?